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Trop de corps, trop d’esprit
A l’époque des longs temps de pose, où le
corps photographié était encore flou ou figé,
un habile manipulateur de lanterne magique projetait l’image
de chers disparus sur un buste lisse environné de fumée.
On s’en évanouissait. Le forain fut poursuivi pour
escroquerie mais pas crucifié.
Cela fait parti des paradoxes de la réincarnation, toujours
jugée scandaleuse par ceux-là mêmes qui se
réclament justement de son inventeur, prouvant bien en cela
que le christianisme n’a pas tenu la promesse de son scénario
populaire contre les gens de pouvoir. La morale bourgeoise qui
tolérait la photo naissante comme un pâle prolongement
de la peinture et la vogue du spiritisme dans des salons parisiens
qu’un bras dénudé eut suffit à changer
en lupanar, aurait-elle seulement supporté la permanence
d’un corps ?
Cette question du corps aura toujours l’art coquin de renvoyer
les images un peu trop contentes d’elles-mêmes à leur
vice platonicien, celui de cacher du même moment qu’elles
montrent. En matière d’occultation, il y a d’ailleurs
un fait de la même période historique sur lequel on
ne semble guère pressé de restreindre les conjectures.
Pourquoi Louis Lumière cru-t-il au juste bon de juger publiquement
son invention sans avenir ?
On peut par exemple supposer que le cinématographe ne rencontra
pas un franc succès au salon des nouvelles technologies.
Du point de vue positiviste de l’époque, cela peut
s’expliquer. Depuis la dissection des cadavres de la révolution
par Bichat, les observations de Claude Bernard, la naissance en
somme de la biologie, on avait pu à loisir observer le vivant
mais toujours du point de vue de la mort. Marey laissa pressentir
l’improbable : Voir enfin le vivant du point de vue de son
essence : le mouvement.
A part Archimède, les scientifiques n’ont certes
généralement pas le verbe haut et l’histoire
n’a semble-t-il rien retenu d’une quelconque euphorie
entourant la lente approche du cinéma. Mais il est clair
que c’est une invention dont on avait à plus d’un
titre besoin et dont on était en droit d’attendre
un scoop fracassant. Déception. Que pouvait-on en effet
bien faire d’images qui ne représenteraient jamais
le mouvement objectif de la vie mais uniquement sa captation toujours
plus subjective en somme puisqu’on s’était justement échiné,
par le biais d’une illusion d’optique, à la
faire correspondre à la perception usuelle ? Que ferait
la science d’un corps déjà tout entier voué à l’esprit
?
Il ne restait sans doute plus qu’à recycler le jouet.
Et c’était quelque part une chance, parce qu’entre
la condamnation de la réincarnation et le dépit de
la révélation le 17 avril 1895 à la Sorbonne,
on allait tout de même enfin pouvoir s’en payer une
bonne tranche !
Une telle manière de raconter les choses
nous entraînerait
certainement dans un fabuleux mélodrame où le vilain
petit canard des inventions du siècle se venge finalement
de tous les mépris environnant sa naissance. Il finirait
par moucher la peinture sur la question du mouvement, devenir l’élève
modèle de la survision médicale et militaire, trahir
la mère maquerelle du théâtre, avant d’être
pris au piège de sa propre popularité dans le siècle
des masses, non sans avoir d’ailleurs commencé par
enrichir ses pessimistes inventeurs. De la triste impuissance à voir
le corps de la science, les Lumière passèrent semble-t-il
assez vite à la capacité de transporter celui des
parisiens sédentaires dans toutes les contrées du
monde… en esprit du moins ou sur le tapis volant de Faust.
Zampano, le corps du spectateur
Tout serait faux bien sûr. L’histoire a tellement
peu le sens de la légende ! Mais on percevrait peut-être
mieux par quelle logique de condamnation et avec quel arriéré de
handicaps, le cinéma devait inévitablement être
confronté aux arts de la scène lui préexistant.
S’il avait été d’emblée parlant,
on peut par exemple supposer qu’il aurait été simplement
jugé trop spirituel à la fois par le théâtre
bourgeois et par le public populaire, le premier vilipendant les
fantômes, le second un bavardage bien connu. A l’école
des saltimbanques donc, il comporte un autre défaut majeur
: la fameuse coupure sensori-motrice.
Le cinéma prouve par l’absurde qu’aucune danse,
qu’aucun mime ne serait être tout à fait entier
sans une commune liberté des corps qui les met initialement à égalité.
Tout enregistrement du spectacle vivant demeurera trahison d’abord
en ce sens qu’il désamorce la prise de pouvoirs des
corps du spectacle sur les corps d’un public, en fausse totalement
le rapport de force. Le corps du spectateur de cinéma est à la
fois aliéné et tout puissant par rapport aux corps
qu’il observe, disposition idéale pour la pornographie
mais totalement défavorable aux données fondamentales
du théâtre.
Avec ce que cela impliquera toujours de nostalgie dionysiaque,
le théâtre n’a survécu à la condamnation
morale de ses corps qu’à la condition d’accepter
le texte. Se faisant, il a lié son destin à un certain état
de la démocratie bourgeoise, nécessitant toujours
qu’il y ai encore des citoyens libres et cultivés
auxquels donner la possibilité de se forger un point de
vue individuel sur des évènements restreint tout à la
fois par l’espace et par la sainte écriture.
Le cinéma devait quand à lui contribuer à construire
une autre audience, celle des corps unifiés et aliénés
de la masse devant les données perceptives éparpillées
d’un évènements à construire dans une
plus ou moins grande marge de liberté d’esprit.
Il n’y avait pour le cinéma que deux manières
de sortir de la longue période d’essai à la
quelle le reléguerait le théâtre. Libérer
le corps du texte, fréquenter les clowns et se venger de
l’unité de lieu des pièces classiques ainsi
que de l’unité d’espace et de point de vue du
dispositif théâtral en éparpillant les données
perceptives de son spectacle, trouver en somme son essence dans
le montage.
Dans cette direction, il devait bien admettre
qu’il abandonnait
comme essentiellement théâtrale l’égalité des
corps dans l’espace commun et le privilège de pouvoir
ainsi refléter la cité.
Charlot, le corps du cirque
D’un certain mépris du théâtre sérieux,
le cinéma se remettra. Il ne se remettra jamais de n’avoir
pu être le frère du cirque.
Dans L’inconnu de Tod Browning, un meurtrier ( interprété par
Lon Chaney ) se réfugie dans un cirque, déguisé en
manchot lanceur de couteaux pour ne pas révéler l’anomalie
de sa main gauche : Il a deux pouces. Impuissant à aimer
la femme qu’il aime dans ces conditions, il se fait tailler
les deux bras et se retrouve cette fois-ci éconduit en tant
que vrai manchot, doublé par un fier à bras. Dans
Freaks du même auteur, tout tourne de même autour d’une
inversion des notions de normalité et d’anormalité.
Que dire alors de Dumbo qui pour n’être pas tout à fait
du cinéma, n’en est pas moins l’une des plus
belles fables qu’est produit l’idée d’intégration
du singulier à l’américaine : Avoir de longues
oreilles ou les cheveux verts n’est pas un drame pourvus
que l’on finisse par les mettre au service de la communauté !
Les exemples sont innombrables. Le cirque au cinéma, royaume
d’exclusion et d’impuissance, met au rancart le corps
des vieux clowns, exhibe celui des hommes-éléphants
ou des éléphants-enfants, des femmes fatales se rachetant,
dans l’arène, de leur vie sulfureuse passée,
sépare enfin les trapézistes des anges pour des raisons
de trop’humanité.
Il semble alors que de la contemplation des corps difformes et
sans voix, du rêve d’un théâtre itinérant,
payant par l’exclusion le prix de sa mobilité, le
cinéma doive toujours en fin de compte se réveiller,
avec l’amertume des bannis.
La dernière séquence du Cirque de Charlie Chaplin
est à ce titre la plus exemplaire.
C’est d’ailleurs avec ce film que le cinéaste
aura dévoilé le plus de clés sur son travail,
celui où il aura par exemple poussé le plus loin
cette étrange fascination de la circularité dans
la contrainte du point de vue frontal. La scène du cirque,
comme son nom l’indique, est circulaire. C’est ce dispositif
qui exclut le cinéma. Le rapport de force instauré par
un public englobant, que le cirque partage encore avec la Corrida,
ne fait in fine que décupler la victoire du clown sur une
foule qui le dominait a priori. Mais la prise de risque des corps
acrobatiques n’y est peut-être pas moins grande que
celle de faire face autant que dos à la foule.
Chaplin arrive avec cette expérience physique du spectacle
de music-hall, dans un cinéma encore rivé à la
fixité de la caméra. Il n’aurait d’ailleurs
eu que faire d’une caméra mobile. Suivre un corps
dans le jeu d’une danse toute en circularités, c’est
bien souvent l’immobiliser à moins que le caméraman
ne soit lui-même danseur comme il adviendra bien plus tard
( dans le cirque Pauwels ! )
Comment réintroduire la prise de risque au cinéma
? Voyez la séquence du patinage les yeux bandés dans
le grand magasin des Temps modernes, de la maison branlante dans
La ruée vers l’or ou celle du funambule dans le
Cirque,
séquences hantées par le vide et par une même
manière de taquiner les impératifs de la ligne droite,
du fil, de la rampe, de l’horizon.
Au début du Cirque, comme souvent, Charlot s’évade.
Poursuivi par le traditionnel policeman, il tombe dans une machinerie
d’automates dans laquelle il se fige et dans une galerie
de glaces qui le démultiplie. Dispositifs dans lesquels
on serait presque tenté de reconnaître les caractéristiques
mêmes du corps de cinéma, lorsque c’est le disque
tournoyant d’un spectacle de clown qui sauve enfin l’infortuné.
Ce disque avait déjà été utilisé par
Chaplin, sous la forme d’une fontaine de décors, dans
un moyen-métrage où Charlot, accessoiriste dans des
studios de cinéma, mettait en scène un ballet improvisé avec
d’horribles femmes de ménage. Des roues dentées
de la machine dans laquelle on tombe au globe avec lequel on jongle,
la forme circulaire n’est jamais bien loin lorsqu’il
s’agit de danser.
En somme, Chaplin avait le grand art de mettre en scène
de devant la caméra, en se servant du corps de Charlot pour
bomber les écrans trop plats, circulariser les espaces scéniques
et retrouver une parcelle du dionysiaque abandonné par le
théâtre.
Falstaff, le corps de l’acteur
On le voit bien : il n’y a pas de pure essence autonome
du cinéma. Ce que disait Bazin en pensant plutôt à la
littérature et au théâtre écrit peut être
généralisé à tous les arts de la scène,
sans parler de la peinture et de ce que serait un cinéma
authentiquement musical. De toutes ces influences, de tous ces
hommages que le cinéma rend aux muses, la nostalgie du théâtre
dont il s’est émancipé, est évidemment
la plus forte.
A voir cette magistrale revanche de la parole sur les corps que
constituera malheureusement la grande majorité des films
sonores jusqu’à nos jours, on aurait pu admettre que
le cinéma ai une fois pour toute de bonnes raisons de haire
le théâtre. Ce serait oublier qu’en donnant
chaire au verbe, un Marcel Pagnol eut d’emblée raison
contre René Clair et que c’est justement du théâtre
que proviendraient les cinéastes peut-être les moins
théâtraux du parlant : Cassavetes, Bergman, pour ne
citer qu’eux et surtout Orson Welles.
Pour remettre à égalité le corps du spectateur
et le corps de l’acteur, il fallait un corps immense, le
corps d’Orson Welles, le corps de Macbeth envahissant tout
l’écran dans une fantastique contre-plongée,
le corps de Falstaff.
La culpabilité des personnages d’Hitchcock est celle
du voyeur de cinéma. Chez Welles, c’est celle de l’acteur,
du menteur, du schizophrène, du scorpion d’Arkadin.
Sa caractéristique principale ne sera donc pas tant l’immobilisation
que l’embarras, que l’embonpoint et la claudication
de celui qui est, pour ainsi dire encombré de lui-même,
de sa nature débordante, de sa volonté de puissance.
Thématique qu’il était assez logique d’aller
retrouver dans les pièces de Shakespeare. Mais alors, que
faire du texte ?
Mettre en place tout d’abord une chorégraphie très
dynamique où la prise de parole ne se sépare que
rarement d’un transport physique, d’une volte-face,
d’une marche, d’un geste. Opération à laquelle
le texte de Shakespeare se prête naturellement s’il
est vrai qu’il semble toujours donner à ses locuteurs
l’occasion de défouler la passion qui les dévore,
lorsque le verbe racinien par exemple ( qui n’a d’ailleurs
que très rarement été mis en images) encombre
la bouche de personnages bouillant d’affect contenu.
Déchaîner ensuite contre l’unité temporelle
de la réplique tous les opérateurs cinématographiques à même
d’en briser la pesanteur, mettre en place cette vengeance
du cinéma contre le dispositif théâtral dont
il était plus haut question. Dans Chimes of Big Ben, cela
se traduit par une constante distorsion de la continuité temporelle
et spatiale, un éparpillement du point de vue image monté de
manière très elliptique sous la continuité du
dialogue. Welles va même jusqu’à faire un usage
tout à fait atypique de plans ralentis et accélérés
dans le corps même de séquences filmées à 24
images secondes ( voir par exemple le plan de Poins, le jeune compagnon
du prince, s’éloignant au ralenti de la couche de
Falstaff lorsque celui-ci se réveille et va s’apercevoir
qu’on lui a volé sa bourse ). Chimes of Big Ben n’est
d’ailleurs pas l’un des films les plus expérimentaux,
les plus libres de Welles pour le plaisir gratuit de la sophistication.
La liberté est bien le thème principal de ce récit
( dont on a presque peine à croire qu’il résulte
du montage de plusieurs pièces originales ) où la
juvénilité d’un vieil homme aussi rond que
le monde croise un temps la disponibilité tournoyante d’un
jeune prince en sursis.
D’une grande fragmentation du montage à laquelle
l’avait peu à peu contraint l’économie
quelque peu chaotique de ses tournages, Welles avait fini par faire
son style que l’on ne peut dés lors plus caractériser,
comme on le fait souvent, par la seule figure du plan séquence.
Ce qui est en fait particulièrement intéressant
dans Chimes of Big Ben, c’est de voir comment le cinéaste
poursuit des unités logées au cœur même
de la discontinuité, autrement dit comment d’une esthétique
générale de la perte de repères ( spatiaux
lorsque les jeunes gens tournent autour de Falstaff, moraux dans
les moments de doute d’Henry, hiérarchiques lorsque
le jeune roi tient tête à son père… ),
il fait soudainement émerger des unités d’espace
et comment il ne se venge de l’unité temporelle des
répliques que pour n’en mieux valoriser une continuité du
texte.
Welles vient certes du théâtre mais en passant par
la radio. Il a jeté l’ancre de son langage artistique
dans la sensualité d’une voix aussi prenante sinon
plus que peut l’être son image. Le doublage de ces
films est à ce titre impensable, autant du point de vue
de la bonne compréhension des personnages qu’il incarne
lui-même que de ceux qu’il fait interpréter
par Gielgud ou d’autres acteurs rompus à la langue
Shakespearienne. Le cadre et l’angulation de certaines images
de Chimes of Big Ben semblent de plus indissociables de la manière
même dont sont prononcées les répliques. Dans
une phrase comme « Bannir Falstaff, ce serait bannir le monde
entier », la voix et la présence physique de l’acteur
font pour ainsi dire corps avec la contre-plongée qui les
accompagne. C’est assez dire que les faux raccords foisonnants
du découpage ne briment en rien le verbe, ils le servent.
Si le travail du personnage en tant que nature rapprocherait Welles
de Pagnol, celui qu’il opère sur le texte l’apparenterait
plutôt à la démarche que Pasolini adopte vis-à-vis
de la tradition orale. Il s’agit de suivre fidèlement
le rythme ou le mode symbolique propre d’une expression originale,
quitte à ce que les codes spatio-temporels en pâtissent.
Voilà pour ce qui serait d’un traitement du temps.
Qu’en est-il de l’espace en tempête de points
de vue ?
Chez Welles, le théâtre se replante à chaque
plan. Ce n’est pas le cinéma qui pénètre
au théâtre comme dans les films de Laurence Olivier,
c’est le théâtre qui pénètre dans
le cinéma.
La dimension théâtrale du plan, Welles l’a
bien compris, ne réside pas tant dans la frontalité ou
dans l’échelle de cadre rappelant le mieux des corps
perdus sur une scène mais dans l’unité, la
connivence que l’acteur trouve avec un public dans un espace
commun. D’où les regards complices avec la caméra,
d’où un travail de fermeture du hors-champ dans des
plans extraits de la continuité spatiale pour n’en
receler que plus d’unité intrinsèque.
Cependant, ce travail d’inclusion du spectateur dans de
petites unités spatiales qu’il partage avec l’acteur,
Welles les inscrit dans des séquences où ce public
est représenté.
Le personnage de Falstaff est évidemment le double du roi.
Celui-ci a un palais, le vieil ivrogne a une taverne. Que tout
au moins le premier de ces espaces ai pu être pensé par
Shakespeare lui-même comme le surcadrage d’une représentation
politique à l’intérieur même du théâtre
monde ne serait pas étonnant. Welles redessine donc le paysage
de la cité entre deux théâtres dont les conventions
sont simplement différentes comme le montrera la séquence
du bannissement de Falstaff par le jeune roi. Le décor du
palais, avec ces raies de lumière tombant de tout côté est
entièrement voué à l’autorité de
Dieu et de son représentant. L’espace de la taverne,
tout en charpente et tables de bois, est le lieu de la matière
et des plaisirs du corps. Que le jeune Henry se prête au
jeu d’endosser son propre rôle face à Falstaff
incarnant celui du roi et un public de buveurs s’organise
immédiatement avec ses gradins et ses balcons. On est au
théâtre dans le théâtre mais c’est
le cinéma qui mène la danse, recrée la proximité physique
des acteurs pour son propre public.
En somme, Welles a poussé jusqu’à la perfection
le mariage du théâtre de texte et du cinéma
parlant. S’il semble violenter la convention du premier,
c’est qu’il expérimente admirablement les potentialités
du second. Un cinéma qui mettrait le corps et surtout l’acte
de parole de l’acteur au centre de toute chose et développerait
les conventions spatio-temporelles en fonction de l’audience
que celui-ci réclame.
L’homme qui aimait les femmes, le
corps de la voix
L’image du corps de Charles Denner tel que l’a filmé François
Truffaut dans L’homme qui aimait les femmes mériterait
en soi bien des commentaires. A priori mal casté pour jouer
les Don Juan, plutôt mal fichu, le plus souvent aussi mal
habillé que Truffaut lui-même, on l’imagine
déjà se faire rabrouer par les femmes qu’il
va convoiter. Et pourtant, il nous rend son personnage immédiatement
sympathique. Un visage d’enfant têtu aux grands yeux
sombres, aux lèvres après tout sensuelles, mais surtout
quelque chose de vulnérable dans la posture et dans les
gestes finit sans doute par emporter notre complète adhésion.
Toute la grâce de certains comédiens français
tient à leur imprécision ou plutôt à leur
précision dans l’imprécision. Et il est d’autant
plus intéressant de le noter ici que c’est sans doute
quelque chose qui leur vient du théâtre, de la tradition
théâtrale française. Au fond, tout comme les
bonnes chanteuses de blues sont des recalées de la chorale,
les bons comédiens français sont des recalés
du conservatoire pour délit de sale gueule, pour un accent
provincial ou faubourien insurmontable ou simplement parce que
sans le sou et préférant directement apprendre le
métier sur les planches du café concert. Certains
ne changent pas : Ils continueront à manger la moitié de
leurs mots comme Gabin.
Mais lorsqu’on s’appelle Michel Simon et que l’on
doit survivre devant cette diction faite homme qu’était
Jouvet, il faut bien à son tour articuler et même
sur-articuler. C’est ce qui donnera à ce vieux monstre
de Fernandel cette spécialité succulente d’un
jeu absolument pas naturel où la lenteur d’une élocution
forcée, engendre un ralentissement subtil de tous les gestes.
Bien sûr, on est libre de n’y voir qu’un jeu
exagéré mis au service des pires navets. Mais qu’on
reconsidère la question pour des comédiens relativement
plus récents et l’on découvrira bientôt
qu’à la période gabinienne de Belmondo suit
une période simonienne ( d’ailleurs moins bonne ),
que le jeu si spécifique de Jean-Pierre Léaud n’est
pas si éloigné qu’il n’y paraît
de la gestuelle fernandelienne et qu’un Fabrice Luchini est
en somme l’héritier d’une très ( peut-être
trop ) longue tradition du gravier dans la bouche et du geste éloquent.
Pour en revenir à Denner, c’est donc ces minuscules
défauts de naturel dans une attitude très décontractée
qui font tout le charme de son jeu. Regardez par exemple la raideur
du cou que vient prolonger la crispation des mâchoires en
totale contradiction avec le relâché des épaules
et la nonchalance des bras. Crispation de la mâchoire, sensualité des
lèvres, cigarettes délectées, tout le corps
de ce personnage converge en fait vers sa bouche beaucoup plus
que vers ses yeux. L’imaginerait-t-on avec une autre voix
? Et imaginerait-on un tel film sans la voix tabagique et gutturale
de Denner ? Avec Jean-Claude Brialy ou Jean-Paul Belmondo, ce serait
un film de Truffaut. Avec Denner, c’est L’homme qui
aimait les femmes, un film sur le désir masculin, sur la
création et sur la voix. C’est en ce sens que le film
parle éminemment du corps et du corps masculin et non parce
qu’il serait un regard sur le corps des femmes, dont on ne
voit d’ailleurs le plus souvent que les jambes.
Truffaut signe en fait l’un de ses meilleurs films peut-être
précisément parce qu’il l’a savamment écrit
autour de la voix de Denner dont il a su doser l’apparition.
Il attend par exemple deux séquences avant de nous faire
entendre la voix de l’acteur au premier plan et ce n’est
qu’à la treizième, qu’elle apparaîtra
cette fois-ci à l’état de off ,comme par enchantement,
pour disparaître de manière aussi inattendue deux
séquences durant. Lorsque Morane se décide donc à écrire
son livre et à nous raconter son histoire, tout le potentiel
de mystère est épuisé, on frôle le sordide
d’un célibat érotomane et le film accomplit
un élégant redressement pour littéralement
décoller sur les ailes de la voix-off.
Le plus beaux ne résidera certes pas dans les flash-backs
en noir et blanc sur l’enfance du héros, mais plutôt
dans ces séquences où, rendu plus téméraire
par le fil conducteur du récit, le montage perd un peu de
sa rigueur scolaire dans la contemplation des passantes ; où de
voix-off, la voix devient soudainement in pour retrouver l’inspiration
et repartir de plus belle. Les jambes de femmes sont certes « des
compas qui arpentent le globe terrestre », ce sont aussi
de magnifiques images pour un film qui se met ainsi à marcher
au rythme des mots, sur la texture même de la voix. On pourrait à ce
stade aller jusqu’à parler du corps des films. Car
tous ont leurs organes vitaux, leur pulsation cardiaque, leur colonne
vertébrale, cheminement souvent très allusif au défilement
de la projection qui en consume inéluctablement la durée.
L’homme invisible, le corps impossible
On aurait pu évoquer bien d’autres corps encore :
le corps des armées de Berkeley, le corps sans nombril du
code Hays, le corps assoupi de Warhol, de la machine de Lang, du
désir de Dwoskin, de la nudité des péplum,
de la caméra de Vertov, du prolétaire de Pasolini,
de la raideur des possédés de Rouch, de la course
dans la Nouvelle-vague ou de l’immobilité chez Dreyer.
La liste est ouverte, à même de nous rappeler que
le corps de cinéma est avant tout corps fantasmé,
corps spirituel que chacun construit selon ses obsessions. Rares
sont d’ailleurs les films dont on puisse vraiment dire qu’ils
ne contiennent aucun corps et ceux qui semblent en évoquer
la présence malgré eux sont à coup sûrs
les plus mauvais.
Mais il y a aussi certains films qui en portent un peu plus la
conscience, conscience malheureuse le plus souvent. Un corps qui
ne se donne qu’à la vue est toujours un peu l’objet
d’un renoncement mais c’est aussi dans la place qu’il
laisse par la distance qu’il prend, que réside son
attrait. De telle sorte que, toujours si loin si proche, l’image
du corps est tantôt belle parce que lointaine, tantôt
proche et insatisfaisante en tant que pâle copie de ses vertus
tactiles. Le toucher de l’oreille pourra bien un peu réparer
la frigidité de la lumière comme une consolante proximité du
lointain. Il ne fera qu’accentuer cette mélancolie
qui accompagne toujours les dialogues que l’homme invisible
arrive un instant à nouer avant de disparaître totalement.
La jouissance esthétique est une presque souffrance comme
la persistance des corps filmés une presque existence arrachée à l’instant.
L’inachèvement d’une étude des corps
de cinéma serait donc de toute façon liée à son
objet.
On aurait pu d’ailleurs partir avec un tout autre a priori,
le notre ayant été, on l’aura compris, de considérer
que c’est le dispositif qui détermine par leur placement
la qualité des corps évoqués. On sait que
certains corps -et pas des moindres ! – ont nécessité de
par leurs caractéristiques propres des dispositifs inédits
et que les grands cinéastes savent autant reconnaître
le corps qui endossera le mieux leur mise en scène que la
mise en scène propre à révéler tel
corps. Telle serait d’ailleurs la dialectique qui ferait
l’objet d’une étude en soi, départageant
le travail de l’inclusion du physique dans le plastique de
celui de la plastique mise au service des évènements.
L’évocation du corps de cinéma
ne serait enfin faire l’objet d’aucune étude
exhaustive, tant elle réserve de beaux jours à son
art, aucunes entreprises n’étant plus appelées
à durer que celles qui n’ont aucune chance d’aboutir.
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