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Alors qu'à travers certaines actualités
du Moyen Orient se posent toujours les questions de la colonisation,
en France, une nouvelle expression vient de naître: "la
colonisation positive" (presque aussi surréaliste qu'une
autre formule: "la discrimination positive"), Cadrage
vous propose un essai inédit, venu du Québec, sur
la colonisation au cinéma. NDLR
En
littérature, surtout non fictionnelle, le contenant peut
être aussi important que le contenu, d’ailleurs à
feuilleter un livre ethnographique, on réalise qu’au
delà de la littérature, il existe une force structurale,
engagée et créatrice des mots à rendre compte
de notre monde. Le cinéma aussi approuve de cette approche
du contenant et du contenu, la technique de création de sens
et de l’agencement d’un récit d’un côté,
et la formulation de ce récit par l’image d’un
autre. Cet essai consiste à étudier la force du medium
cinématographique, l’effet qu’il a à rendre
compte, justement, injustement ou nonchalamment, de la colonisation
et ses dérivés. La question est de savoir comment
le cinéma de fiction a reflété le mythe du
colonisé-colonisateur, d’étudier une poignée
de films, qui traitent communément ou dissociablement cette
relation d’amour-haine, ce tourbillon infernale entre le colonisateur
et le colonisé. Je pense notamment aux films « La Bataille
d’Alger » (1965) de Gillo Pontecorvo, « Chocolat
» (1988) de Claire Denis, « Intervention Divine »
(2002) de Elia Suleiman. Ceci me permettra d’étudier
l’apport du medium, la vision animé de réalisateurs
jouant les anthropologues, et des questions soulevées à
partir des histoires et leur récit, d’un point de vue
ethnographique. Il ne s’agit pas de rendre compte de l’état
ou de l`historicité de la colonisation dans le 7e Art, mais
d’étudier ces quelques films pour voir leur traitement
de la colonisation au cinéma. A noter aussi qu’il ne
s’agit pas de documentaires, mais de fiction, et donc une
façon de faire passer le réel à la réelle
fiction, « le cinéma de fiction est dans son principe
beaucoup moins illusoire, et beaucoup moins menteur que le cinéma
dit documentaire, parce que l'auteur et le spectateur savent qu'il
est fiction, c'est-à-dire qu'il porte sa vérité
dans son imaginaire » (1), n’est ce pas le pouvoir
du cinéma ? Je conclurais par une analyse critique d’un
film québécois « Littoral » de Wajdi Mouawad,
immigrant libanais qui tombe dans un fossé creusé
par l’idéologie occidentale, celle de l’euphémisme
colonial, en faisant un film sur l’orient, le Liban en l’occurrence,
croyant que les erreurs de reproduction de la culture, des moeurs
et de l’état colonial, peuvent passer inaperçus
aux yeux d’un occidental mal informé, et parfois dangereusement,
à juste raison.
« La Bataille d’Alger » film
éponyme de Gillo Pontecorvo, tourné en 1965, reconstitue
dans le genre de cinéma-vérité l’occupation
française de la ville de 1954 jusqu'à sa libération
en 1962. Pontecorvo re-textualise une histoire, celle de l’occupation
qui désormais a toujours été unilatérale,
manipulée par un discours français colonial. Ce discours
employé par Pontecorvo est décrit par Linda Hutcheon
comme des « métafictions historiographiques »
(2) qui soulèvent de nouvelles attitudes, reflétant
les voix non entendues dans les accusations occidentales de l’histoire
coloniale. Ces métafictions historiographiques se trouvent
aussi dissimulées dans le film comico-politique de Elia Suleiman
sur le conflit israélo-palestinien, « Intervention
divine » (2002). Le portrait des palestiniens est justement
remonté de sorte à les présenter comme victimes
du despotisme israélien, mais aussi victimes d’eux
mêmes, dans les frictions entre voisins, entre père
et fils, entre collaborateurs et autochtones, remettant en cause
la solidarité du peuple, mais aussi sa nonchalance devant
l’occupant. Effectivement, le regard des palestiniens est
comme perdu, en transe, devant une situation sans issue. «
Rien ne peut justifier le dénouement du colonisé
que sa oisiveté. Le portrait mythique du colonisé
comprendra alors une énorme paresse, celui du colonisateur,
le goût vertueux de l’action » (3). Reprenant
les termes de Memmi, Suleiman a bien compris que l’on peut
devenir son propre ennemi, le portrait que dessine Suleiman du palestinien
est un portrait inévitable suite à l’occupation
et l’emprisonnement dans les confins de sa propre terre. Ce
mythe de Memmi, qui relate une impuissance de la victime, est retourné
en métaphore par Suleiman, subtilement, ironiquement, humainement
si je puis dire. Dans une scène, un homme jette ses sacs
de poubelle chez sa voisine, suite à quoi elle lui relance
ses propres sacs. Avec un ton somnambulique l’homme réagi
calmement : « voisine, pourquoi me lances-tu tes sacs de poubelles
», ce a quoi elle réplique : « se sont ceux que
tu m’a toi-même lancé », « et alors
? [L’homme répond] Dieu ne nous a-t-il pas donné
une langue pour converser ? Tu devrais avoir honte ». Cette
scène à l’absurde Bunuelien, comme plusieurs
des séquences du film, montre clairement les répercussions
de l’occupation ; elle donne droit comme l’explique
Memmi à l’institutionnalisation d’un certain
anarchisme au sein de la société occupée, puisque
celle-ci contribue à son propre mythe de dévalorisation.
Suleiman le dit lui-même dans un article qu’il a rédigé
sur le tournage du film : « Nous, Palestiniens, dissimulons
notre côté sombre. Nous sommes quoique inconsciemment,
certain qu’ils [les Israéliens] nous conduiraient jusqu’au
trou noir. » (4)
La plupart des films coloniaux d’avant guerre,
dépeignent un paysage – encadrement idéalisé
de l’homme colonial qui cherche fortune et renommée.
L’exotique était mis hors de contexte de la situation
politique, c’est le cas de « L’Atlantide »
(1921) ou « Pepé le Moko » (1937). Steven Ungar
explique que « La fascination est un effet primordial
des images distordues qu’elle prétendait montrer en
transmettant des attitudes envers l’exotisme qui décrivait
en détail sans analyser ou contextualiser » (5)
(traduit par l’auteur).
Dans ces films sur la colonisation et ses effets,
il est important de relater ou plutôt de capturer la vérité
interne de la transformation ou remaniement de l’histoire
sans tomber dans les récits attractionels du sujet colonial.
Un film de fiction ne peut tout de même pas filmer l’histoire
noir sur blanc puisque elle-même est sujette au subjectivisme
de l’historien. Pontecorvo vise à exposer les répercussions
de la violence du côté de l’occupé et
de l’occupant et donc du collectif sociétal. Il réalise
ce que Edward Saïd décrit comme « La conscientisation
des différences entre les situations » (6). C’est
en affrontant des activités terroristes du FLN (Font de Libération
National) avec celles de français, qui ne sont pas nécessairement
des militaires (Chef de police qui use de son droit de passe pour
déposer une bombe) que Pontecorvo crée ce schisme
décrit par Saïd comme une conscientisation des clans
et de leurs intentions, qu’elles soient justifiées
ou pas. Le danger de l’objectivation de Pontecorvo est en
même temps son point fort puisqu’il permet différentes
perspectives de la situation, mais sa tentative d’historiographie
métafictionnelle se retrouve en fait dans cette aliénation
que peut ressentir le spectateur ne parvenant pas à se situer
dans une force centrale, se voyant donc comme dans un phénomène
d’ubiquité, en dedans et en dehors du conflit. Claire
Denis dans son film premier film « Chocolat » (1988)
crée cette conscientisation des situations de façon
inverse au mythe de Memmi : « L’ambition première
du colonisé sera d’égaler ce modèle prestigieux,
de lui ressembler jusqu'à disparaître en lui […]
le refus de soi et l’amour de l’autre sont commun à
tout candidat à l’assimilation » (7). Le
personnage de Luc dans le film s’oppose au colonialisme et
pour le montrer il brise ce mythe, il mange avec les serveurs, ils
couchent chez les serveurs, et prend son bain en plein air comme
Protée le boy de la famille, qui désapprouve ce comportement,
justement parce qu’un homme blanc, en l’occurrence le
colonisateur, se doit de respecter sa place de maître comme
l’homme noir se doit d’être prêt à
servir. La servitude de Protée est presque volontaire, mais
dans tous les cas il n’a pas vraiment le choix, les lois et
règles ont été établies pour lui, alors
que Luc est libre de jouer l’esclave en se mariant à
ce mode de vie. De la sorte, Protée et les spectateurs, prennent
conscience du fossé qui existe et donc de par la différence
des situations. Dans « Intervention Divine », le point
de séparation est métaphorique, géopolitique
et physique, il s’agit du barrage de contrôle ou «
Chekpoint » entre Ramallah et Jérusalem. La prise de
conscience qui n’a pas à se faire puisque le politique
dépasse les confins du film, est transmise par les situations
symboliques. Effectivement, dans une scène ou un convoi israélien
s’arrête au barrage, les soldats descendent de voiture,
s’essuient les bottes en terre palestinienne, remontent en
voiture et continuent vers Ramallah. Dans une autre scène,
un commandant israélien s’amuse à se jouer des
palestiniens comme des pions, en les interchangeant dans différentes
voitures avant de les renvoyer sur leur chemin. Il s’agit
de montrer d’un point de vue israélien que tous les
palestiniens se ressemblent et tous sont de potentiels terroristes.
D’un autre côté, Suleiman n’hésite
pas à critiquer son propre peuple, dessinant un portrait
hagard, presque absent des palestiniens à travers de personnages
comme le saboteur de route ou le collaborateur. Le film étant
presque sans parole, et le personnage de E.S. en mutisme total,
on se croirait dans un monde de Jacques Tati, un monde irréel,
plastique, qui relate merveilleusement bien la triste réalité.
Les trois films problématisent l’impossible
volonté de réconciliation entre colonisateur et colonisé.
Dans « Chocolat », quand France retourne au Cameroun
dans les années 80 pour retrouver la maison de ses parents,
elle arrive à terme avec sa propre inadéquation dans
une Afrique postcoloniale et elle figure dans ce paysage comme une
spectatrice démunie de toute objectivité. Même
l’africain américain qui cherche ses racines réalise
qu’en fin de compte il n’est pas africain, camerounais
en l’occurrence, mais américain « Ils n’ont
pas besoin de moi ici. Ici je ne suis rien, je ne suis qu’une
fantaisie. « On peut attribuer à « Chocolat
» un ton lugubre de reproche de l’incapacité
des français, et pour ce qu’il en est des européens,
à venir à terme avec leur présence colonialiste.
» (8) « Chocolat » suggère que le colonisé
a été transformé, tel est le cas de Protée
au service de l’homme blanc, « La décolonisation
est très simplement le remplacement d’une espèce
d’hommes par une autre espèce d’hommes. Sans
transition il y a substitution totale, complète, absolue.
» (9).
Le mutisme Bressonien des palestiniens dans «
intervention Divine » peut être vu comme une métaphore
de non dialogue avec l’état israélien. Le film
montre que la coexistence des deux pays n’est que utopique.
Symboliquement, ce refus de réconcilier avec l’ennemi
est convoité dans la dernière séquence du film,
où le personnage de Suleiman est assis avec sa mère,
fixant la cocote-minute qui bouille. « Tu peux l’arrêter,
ça lui suffit » lui dit-elle, mais personne ne bouge,
ils regardent tous les deux, impuissants, mélancoliques,
comme pour connoter le regard porté vers ce conflit éternel.
« Ça lui suffit », mais rien ne bouge, en champ
contre champ, leur regard subjectif se pose intensément sur
cette machine au bord de l’éruption.
Le temps, élément fondamental du
récit cinématographique, trouve une place stratégique
dans le film colonial permettant de rapprocher ou d’éloigner
le spectateur dans sa position vis-à-vis des protagonistes
et ceci de par les flash-back, les flash-forward et l’oscillation
temporel qui s’en suit. En agençant les séquences
qui mènent à la Bataille, Pontercorvo créé
un impact chez le spectateur qui sympathise avec la souffrance humaine
résultant de la violence. Mais le temps permet une identification
avec les personnages des deux bords. Le style « cinéma
vérité », à la limite du documentaire,
permet de manier le temps dans une forme linéaire et cette
formule temporelle permet une identification presque égalitaire
avec les personnages clé du film qu’ils soient algériens
ou français. Comme l’explique Joan Mellen dans «
A film guide to the Battle of Algiers » : « Il est
vrai que dans la «Bataille d’Alger » on s’identifie
à différents moments avec Ali, Djafar, les trois femmes
posant leur bombe, le Petit Omar et même Matthieu….des
personnalités viennent au devant du film pour s’éloigner
et laisser d’autres de prendre leur place » (10)
(traduit par l’auteur)
Il en est de même dans « Chocolat
» qui est un film autobiographique et qui capture deux regards
distincts sur la colonisation et la décolonisation à
deux périodes différentes de la vie d’une femme.
Le film récapitule les dernières années du
colonialisme ouest africain à travers la mémoire de
la jeune France, et témoigne par les procédés
cinématographiques l’expérience subjective du
colonialisme, d’un point de vue incarné par Protée
le serveur noir de la famille, et d’un autre côté
de la petite fille qui le traite doublement comme ami et subalterne.
France retourne au Cameroun dans les années 80, ce moment
est montré au début du film pour transitionner ou
transposer par son regard vers l’époque coloniale.
Vers la fin du film, on retrouve France sortie de ses souvenirs
d’enfance. Elle est incapable de retrouver ses traces et résiste
même l’impulsion de retracer la maison de ses parents.
Comme pour le film de Pontecorvo, il y a assez de place, à
travers le temps pour que le spectateur s’identifie aux colonisés
et aux colonisateurs.
Je m’attarde sur le rôle que jouent
les femmes dans les trois films. Dans les films de Pontecorvo et
Suleiman, les femmes sont salvatrices alors que chez Denis, elles,
ou plutôt elle, en parlant de France, est victime. Dans son
article Historiographic Metafiction in Gillo Pontercorvo’s
« La Bataille d’Alger », Valérie Orlando
explique « il était évident du côté
des français, depuis les premières missions coloniales
en 1830, que la submissivité totale et complète de
l’Algérie pourrait aboutir si les algériennes
pouvaient être européanisées » (11)
(traduit par l’auteur) Le premier stéréotype
serait celui que Orlando appelle la diva sexualisée orientalisée
du harem, cachée derrière son voile, cloîtrée
du regard male. Le deuxième stéréotype, celui
de la femme dominée, facilement gagnée par le machisme
des hommes arabes. Cette affirmation et ces stéréotypes
sont contrecarrées par le traitement héroïque
que donne Pontecorvo aux femmes, subjuguant une remise en question
de celles-ci telles que vues par les occidentaux. Une des scènes
clés du film est la prise de conscience des femmes qui se
transforment de figures passives en militantes révolutionnaires.
Trois femmes travaillant pour le FLN se dressent à l’européenne
alternant substantiellement leurs caractères pour pouvoir
s’infiltrer dans des hauts lieux fréquentés
par les pieds noirs et planter des bombes à retardement.
Ce camouflage dans la peau de l’ennemi représente d’après
Orlando « une métamorphose de la femme colonisée
en un idéal Fanonien qui est celui de la femme révolutionnaire,
déroutant toutes conceptions occidentales du rôle qu’elle
se doit de jouer. » (12)
Intéressant à noter le rôle
et l’effet contraire que procure la femme orientale dans «
Intervention Divine ». Dans une scène ou celle-ci descend
de voiture, habillée d’un tailleur, talons aiguilles,
lunettes de soleil, elle marche vers le barrage israélien
au risque de ce faire prendre pour cible, mais sa beauté,
son charisme, sa liberté féminine ont raison de ses
ennemis et passe le barrage en faisant écrouler une tour
qui ne résiste pas à son flegme. Suleiman dans cette
scène détruit la conception occidentale de la femme
palestinienne aussi bien que la conception cinématographique
de la résistance qui se doit d’être démuni
de tout désir. Le « Regard masculin » décrit
par Laura Mulvey n’est plus valide pour les algériennes
se maquillant puisque ce regard qu’on porte vers elle est
neutre, haltant tout jeu de séduction avec le voyeur qui
connaît les raisons de cette exhibition. Tel n’est pas
le cas avec la femme palestinienne, qui fait de sa marche vers la
barrage, un acte de résistance. Avant de passer la frontière
elle relève ses lunette, dévoile son regard de femme
fatale à la camera, elle interpelle aussi bien les soldats
que les spectateurs, et comme les soldats, nous tombons sous son
charme et son courage.
Chez Claire Denis, il est surprenant et ironique
de voir que c’est la femme blanche du colonisateur et non
la femme noire ou musulmane qui est victimisée. Aimée,
la mère de France est attirée par Protée son
boy. Denis crée subtilement un potentiel pour une attraction
et un désir sexuel entre ces deux personnages dans un jeu
de miroir, où Protée est ordonné à aider
sa maîtresse à s’habiller. Là aussi des
regards s’entrecroisent, le spectateur est témoin du
dialogue mué mais émotif des personnages. La femme
désire le conquis mais celui-ci rejette ses propres désirs,
une guerre des passions s’ensuit, et la souffrance n’est
pas physique comme dans « La Bataille d’Alger »,
ni géographique comme pour « Intervention Divine »,
mais psychologique et toujours reliée aux dérivés
colonisatoires. Denis crée une atmosphère de tension
et de frustration suite au jeu de séduction et de répulsion
qui se développe, et le film met à l’épreuve
toutes les limites, les limites sexuelles, les limites interraciales,
les limites de la terre, du pouvoir et de la domination qui sont
relatés dans le film.
Le cinéma colonial ne relate pas toujours
sa vérité coloniale. Le résultat triste de
la colonisation se reflète dans tous les recoins du monde
et un des problèmes qui s’ensuit est l’immigration.
Que devenons nous lorsqu’on fuit, un autochtone du pays d’accueil?
Un passé du pays nostalgique? On est étiré
entre deux, parfois trois identités culturelles qui ne s’égalisent
pas mais s’entremêlent pour donner un hybride aliéné
à toute culture. C’est le cas de « Littoral »
qui filme un passé nostalgique d’un oeil d’immigrant.
Et qui relate les tristes symptômes du post-colonialisme liés
au cinéma. Ce film traite légèrement d’occupation
de façon inappropriée et irresponsable se heurtant
aux dangers du colonialisme au cinéma. Je conclue cet essai
avec une contre analyse de ce film, pris en otage par un cinéma
colonisé.
Le film de Wajdi Mouawad pose certaines questions
sur les intentions basiques du medium cinématographique.
La plus essentielle dans ce cas serait de voir pour qui, quel publique,
quel spectateur, et quant au film de Mouawad, pour quel citoyen
est ce qu’une oeuvre est conçue. Pour un libanais,
et sachant que l’auteur est un compatriote, nous avons l’impression
que ce film aie été conçu avec l’idée
de désillusion, d’abstraction, de remontage complet
d’un portrait identitaire qui laisse baba toute personne ayant
connu ce littoral méditerranéen, qui y ait vécu,
ou dans une tournure fidèle au contexte du film, qui ait
été enterré. Qu’on l’admette ou
pas, « Littoral » est un film qui revêt maladroitement
et insensiblement un sujet sociopolitique faisant l’ossature
du film sans toutefois infiltrer les méandres du genre, chose
que l’auteur n’a heureusement pas fait sinon la gifle
portée serait un euphémisme d’assassinat.
Faux, et usage de faux. Voilà ce que Wajdi
Mouawad a fait de son premier long métrage. Un film que dans
le jargon critique on taxerait de vendu. Mais à qui ? Et
pourquoi cette accusation ? Pour répondre au premier point
interrogatoire on se doit de développer le deuxième.
Sans intentions accusatrices, nous nous devons de mettre au clair
certains aspects bafoués, manipulés, dissimulés
de « Littoral » que tout nord américain ou sud
africain instruit accepterait comme le paysage politique et social
ultime du Liban. D’où la question primordiale de cette
analyse, qui usurpe toute contestation du spectateur qui ne s’identifie,
ou pire encore, qui est pris en otage sans le savoir, par ses connaissances
restreintes du sujet, le confinant à accepter pour vérité
actuelle le contexte fabriqué par le grand imagier/grand
manipulateur du film. D’un autre côté, le spectateur
scrupuleux,mais surtout le spectateur Libanais n’est pas dupe
de l’effronterie qu’on lui manifeste.
Comment visionne t-on réellement les films,
comment ne pas se subjuguer à l’hardiesse de leurs
auteurs, et encore comment déceler le vrai du faux. Orson
Welles dans « F for Fake » a brillamment montré
que le spectateur est beaucoup plus dupe qu’il ne le croit,
mais qu’en est-il des films qui n’ont pas cette enseigne
disant « Je vous présente mon film qui reconstruit
faussement la situation témoignée, de fausse mœurs,
de faux visages, de fausses figures, un faux pays », ces films
de l’autre côté de l’Atlantique qui demande
a ce qu’on connaisse un strict minimum de leur contexte pour
passer dûment l’acte d’authenticité.
La problématique posée, les points
accusateurs se doivent tout de même de revenir à leur
source. Cette analyse, n’a rien d’un manifeste pudique
qui cherche à contre-attaquer et implorer justice pour la
mascarade faite à l’encontre d’un pays sans défense
et dont le cinéma est embryonnaire. Il faut dire que pour
expliquer et défendre clairement mon sujet d’analyse
un exemple à l’appui est requis qui nous replace dans
un contexte ou dans une pensée contre coloniale, et donc
un effacement téléologique des effets colonisateurs
envers l’occident. Imaginons un film dont l’action se
déroule au Québec, tourné par une équipe
Saoudienne avec Denys Arcand aux commandes (qui se serait exilé
en 1963 vers l’Arabie, suite à la censure de son film
« On est au coton »), où les acteurs jouant le
rôle de villageois de Sainte-Hacynthe sont des Saoudiens qui
parlent un arabe francophonisé et un français arabisé,
où les chauffeurs de taxi sont torontois. Un originaire de
Sainte-Hacynthe serait rentré de l’Arabie Saoudite
pour enterrer son père mais se voit insulter et persécuter
pour s’être présenté avec son passeport
Saoudien, un autochtone se fait écraser par un troupeau de
vache au nord de la ville alors que les fermes se trouvent au Sud,
et finalement pour brosser tout ça, le film est tourné
majoritairement en Finlande. Le film aurait été ridiculisé,
le Canada aurait déclaré la guerre à Abdullah.
Dans le cas de Mouawad, il se permet, sans doute à cause
des inclinaisons fâcheuses des peuples jadis colonisés
à accepter leur sort, et de l’ignorance du spectateur
compétent sur ce petit coin du monde, de faire le film qu’un
Arcand exilé aurait fait, mais inversement.
Toutes ces raisons donnent carte blanche à
Mr. Mouawad de faire passer les gardes de l’aéroport
pour des cinglés post My Lai, trouver un taximan marocain
quand les seuls marocains oeuvrant à Beyrouth sont au Consulat,
faire sauter un gars sur la seule zone minée au Sud avec
la frontière israélienne alors qu’on est supposé
être au Nord, et de faussement reconstituer les paysages libanais
en filmant en Albanie croyant que l’anagramme à lui
seul suffirait, sans parler des très bons acteurs québécois
jouant très mal un libanais en colère. Un libanais
en colère c’est un libanais qui aurait vu ce film.
Texte inédit écrit par Serge
Abiaad, Université de Montréal, présenté
à Julian Vigo pour le séminaire de Littérature
et Violence
Notes
(1) Morin, Edgar. (1980) Texte non publié. Cité par
Michel Brault in « Nouvelles Vues » No 1, Hiver 2004
(2) Hutcheon, Linda. “A poetic of postmodernism: History,
Theory, Fiction,” p.124 New York: Routledge,1988
(3) Memmi, Albert. « Portrait du colonisateur, Portrait du
colonisé » p.99. Gallimard/Folio. Paris, 1957.
(4) Suleiman, Elia. « Illusions Nécessaires »
p.54. Cahiers du Cinéma No 560, Septembre 2001
(5) Ungar, Steven. « Split Screen » in Cinema, Colonialism,
Postcolonialism p.35. Ed. Dina Sherzer, University of Texas Press,
1996
(6) Saïd, Edward. « Orientalism Reconsidered »
in Literature, Politics and Theory Papers from Essex Conference
p.242. Ed. Francis Baker, London, 1986
(7) Memmi, Albert. « Portrait du colonisateur, Portrait du
colonisé » p.137. Gallimard/Folio Actuel. Paris, 1957.
(8) Portuges, Catherine. “Le Colonial Feminin” »
in Cinema, Colonialism, Postcolonialism p.95. Ed. Dina Sherzer,
University of Texas Press, 1996
(9) Fanon, Frantz. « Les Damnés de la Terre »
p.39. Éditions La Découverte, Paris, 1961
(10) Mellen, Joan. « A Film guide to the Battle of Algiers
» p.11. Bloomington, Indiana University Press, 1973
(11) Orlando, Valérie. Historiographic Metafiction in Gillo
Pontecorvo’s La Bataille d’Alger: Remembering the «
Forgotten War ». p268, Quaterly Review of Film and Video,
Vol. 17, issue 3. 261-271
(12) Orlando, Valérie. Historiographic Metafiction in Gillo
Pontecorvo’s La Bataille d’Alger: Remembering the «
Forgotten War ». p268, Quarterly Review of Film and Video,
Vol. 17, issue 3. 261-271
BIBLIOGRAPHIE
Fanon, Frantz. « Les Damnés de la Terre
». Éditions La Découverte, Paris, 1961
Hutcheon, Linda. “A poetic of postmodernism:
History, Theory, Fiction,” New York: Routledge,1988
Mellen, Joan. « A Film guide to the Battle of
Algiers ». Bloomington, Indiana University Press, 1973
Memmi, Albert. « Portrait du colonisateur,
Portrait du colonisé ». Folio. Paris, 1957.
Morin, Edgar. (1980) Texte non publié. Cité
par Michel Brault in « Nouvelles Vues » No 1, Hiver
2004.
Mulvey, Laura. « Visual Pleasure and Narrative Cinema »
in The Sexual Subject : A screen Reader in Sexuality. New York,
Routledge, 1992 : 22-34
Orlando, Valérie. Historiographic Metafiction
in Gillo Pontecorvo’s La Bataille d’Alger: Remembering
the « Forgotten War ». Quaterly Review of Film and Video,
Vol. 17, issue 3. 261-271
Portuges, Catherine. “Le Colonial Feminin”
» in Cinema, Colonialism, Postcolonialism. Ed. Dina Sherzer,
University of Texas Press, 1996
Saïd, Edward. « Orientalism Reconsidered
» in Literature, Politics and Theory Papers from Essex Conference.
Ed. Francis Baker, London, 1986
Suleiman, Elia. « Illusions Nécessaires
». Cahiers du Cinéma No 560, Septembre 2001
Ungar, Steven. « Split Screen » in Cinema,
Colonialism, Postcolonialism p.35. Ed. Dina Sherzer, University
of Texas Press, 1996
Films visionnés :
La Bataille D’Alger (1965) de Gillo Pontecorvo
Chocolat (1988) de Claire Denis
Intervention Divine (2002) de Elia Suleiman
Littoral (2004) de Wajdi Mouawad
Photo médaillon: Intervention Divine (Pyramide Distribution)
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