Variation
sémiologique autour de la transformation du texte en film
: théorie, pratique, et didactique sur Le colonel Chabert
et autres textes.
par Gilles Visy, auteur du livre "Le Colonel Chabert"
(Ed. Publibook 2004, 336 p).
A partir du Colonel Chabert et d’autres récits qui
ont été portés à l’écran
(1), on constate que l'adaptation est une mécanique sémiologique
complexe fondée sur l'audio vision dont la résultante
est une géométrie variable, dans la mesure où
le film reste plus ou moins fidèle au roman. Cette sémiologie
de l'audio vision se construit sur une approche plurielle, et
les problèmes que pose l'adaptation demeurent considérables.
Plusieurs grilles analytiques semblent nécessaires, non
dans la perspective de faire un recensement de ces différentes
approches, mais de voir qu'il existe des interactions entre elles.
Cette sémiologie à géométrie variable
sera d'autant plus difficile à cerner qu'elle tient compte
des paramètres littéraires, filmiques, et des multiples
approches analytiques (narratologie, sémiotique, esthétique,
théorie de la réception, sociologie, psychanalyse,
etc.), sans oublier la spécificité du roman balzacien
à adapter. En effet, les mentalités balzaciennes
sont à retranscrire dans la perspective de nous offrir
un éclairage nouveau sur l’œuvre littéraire.
Aussi, le point le plus important reste la transformation d'écriture
: qu’est-ce qui produit la mise en spectacle filmique à
partir d’une fiction verbale et romanesque ? Quels sont
les facteurs et leurs interactions ? Comment passe-t-on des mots
aux images, du symbole littéraire à l'icone cinématographique
? Créer un film à partir d’un livre consiste
nécessairement à transformer, à modifier,
à faire une résurrection de l’œuvre littéraire
pour produire une œuvre cinématographique dite équivalente,
ou plus exactement ressemblante. Il est vrai qu'il y a autant
d'adaptations possibles qu'il existe de romans, de réalisateurs,
de films, le tout couronné forcément par la subjectivité
du traducteur ou du réalisateur, qui n'est pas toujours
possible de mettre en équation. Toutefois, il faudra en
tenir compte pour analyser « l’horizon d’attente
» d’une œuvre, qu’elle soit littéraire
ou cinématographique. L'adaptation s'annonce donc comme
un défi presque impossible, et pourtant elle se réalise
grâce à la renaissance de l'écriture littéraire
pour le film.
CHAPITRE I Définition de la transformation d'écriture
: du symbole à l'icône.
L'adaptation cinématographique dans sa procédure
générale nous fait passer d'un point de vue interprétatif
à un autre, dont le « logiciel », si l'on peut
dire, aboutit à une sorte de transcodage et de métamorphose
de l'écriture littéraire. Véritable réajustement
qui obéit à une définition de l'adaptation,
aux expériences des écrivains réalisateurs
et à une correspondance linguistique entre le texte et
le film. Le premier chapitre théorique nous conduit progressivement
vers une approche de l'écriture balzacienne transformée
pour le cinéma. L'étude théorique se constitue
donc des différents aspects de l'adaptation que nous retrouverons
à la fois développés concrètement
et parsemés dans les chapitres suivants, toujours dans
la perspective de rapprocher littérature et cinéma.
Il s’agit de montrer que l'adaptation est un opérateur
de réflexion théorique pour en arriver, en effet,
à travers Le Colonel Chabert, à une connaissance
méthodologique de l'objet « adaptation ». Il
est aisé de constater que la transformation filmique est
réputée trop variée et insaisissable pour
établir des lois ou des règles générales
strictes.
Jusqu'à présent, les travaux sur le phénomène
de l'adaptation accomplis à la lumière du structuralisme
français risqueraient d'ailleurs de s'arrêter à
cet état d'approche sémio-narratologique, éparpillée
dans la sémio-linguistique, la sémio-pragmatique
et la sémio-psychanalyse. Il faut souligner les incidences
et les complications que la réception socio-culturelle
entraîne dans l'acte de transformation structurelle et narrative.
C'est pour cela que l'on parle toujours selon Casseti d'une sémio-cognitive
proposant un système englobant de nombreux paramètres
littéraires, scientifiques, techniques et sémiologiques
; mais il ne faut pas oublier pour autant les choix subjectifs,
les contraintes techniques cinématographiques et tout le
problème de l'esthétique de la représentation.
La sémio-linguistique s'intéresse à la dimension
langagière des films, c’est donc également
notre préoccupation. La sémio-pragmatique se focalise
sur une catégorisation de codes fondée également
sur cette dimension langagière, et qui s’attache
à reconnaître les formes figuratives du roman à
partir du film. Quant à la sémio-psychanalyse, elle
gère les processus d'identification qui seront analyser
dans le troisième chapitre. Globalement, il s'agit d'une
analyse textuelle améliorée que Casetti définit
comme la sémio-cognitive, centrée plus sur les problèmes
de participation. D’ailleurs, nous la nommons sémiologie
à géométrie variable.
Pour éviter une étude trop cohérente de la
transformation filmique, de type « clefs en main »,
il faut faire l'hypothèse souvent fragile d'une «
vectorisation » qui met sous tension certains types de signes,
de composants de la mise en spectacle lorsqu'on en analyse d'autres.
Cette possibilité pourrait offrir des parcours de sens,
qui relieraient ces composants entre eux, et rendrait ainsi la
dynamique de la transformation filmique plus pertinente. La mise
en pratique de la théorie de l'adaptation navigue toujours
entre une exigence totalisante, irréalisable et une individualisation
empirique quelquefois discutable. Là aussi, il existe une
variation sémiologique dont le mouvement n'a pas la volonté
de se mettre en quête d'une sorte de chiffre secret de la
transformation filmique.
Nous n'avons pas la prétention, grâce au Colonel
Chabert, de montrer que « c'est l'arbre qui cache la forêt
» et de faire de notre cas pratique une extension à
tous les types d'adaptation. Pourtant, il faut bien faire un choix
pour déduire, à partir d'un exemple précis,
une sémiologie à géométrie variable,
fondée sur des lois transformationnelles sans oublier la
transposition du dispositif narratif de l’œuvre écrite
vers le film.
CHAPITRE II Jalons iconiques et dispositif narratif de
la transposition de l'écriture littéraire.
Etant donné que la fonction première, tant des
films que des romans, consiste à raconter des histoires,
ce chapitre se consacre aux normes opérationnelles, aux
jalons iconiques grâce à une comparaison des récits
littéraires et filmiques du Colonel Chabert d'un point
de vue narratif. Ces jalons permettent de constater que la recherche
des équivalences entre film et texte dissocie les normes
d'adéquations, les valeurs sûres et les normes d’acceptabilité
ainsi que les hypothèses. L'adaptation sur le plan narratif
reste un compromis entre l'adéquation et l'acceptabilité.
L'issue est un processus créateur de sens fondé
sur des effets semblables et différents, chaque œuvre
obéit à des codes ou des règles d'ordre général,
tout en les dépassant dans un réajustement permanent.
Ce dernier permet à la narration romanesque de resserrer
celle du film sur le ou les personnages, car leurs visualisations
et sonorisations reposent sur des rapports techniques et esthétiques.
CHAPITRE III Visualisation et sonorisation du héros
par le support filmique.
L'image du héros ne monopolise jamais seule la surface
de l'écran. Celle-ci est partagée par un ensemble
de composantes diégétiques telles que : la «
monstration » du personnage, la musique, les différents
types de sons, la construction et l'esthétique du champ
et du hors champ, sans oublier la couleur et la lumière
qui les complètent. A partir de cette coprésence
se construit un ensemble de paramètres dont le jeu relationnel
fabrique différents types de rapports. Il peut y avoir
un lien de redondance entre le son et l'image, un lien de complémentarité
ou même de contradiction, ce dernier étant plus rare
sans forcément porter atteinte au roman balzacien. Ces
trois types de lien peuvent aussi se combiner entre eux. Cette
alliance n'est que le reflet une fois de plus d'une sémiologie
à géométrie variable qui cherche à
visualiser, à sonoriser, en résumé à
« diégétiser » La Comédie humaine.
La matérialité plastique des différents langages
du cinéma montre sa performance en matière d'adaptation.
Afin de visualiser et de sonoriser ce qui doit être montré
sur l'écran, le roman de Balzac doit faire l'objet d'une
restructuration et d’une transformation complète
de son espace.
CHAPITRE IV La réorganisation spatiale du roman
balzacien.
La réorganisation spatiale et filmique du roman balzacien
contribue non seulement à sa visualisation, que cela soit
sur le plan esthétique, narratif, symbolique ou sémiotique,
mais encore elle sert à établir une cohésion
de sens entre le roman et le film. Elle cherche à montrer
un drame unique à travers une écriture balzacienne
déjà cinématographique. Celle-ci offre aux
cinéastes une foule d'artifices précieux dont ils
ne pourront se passer. L'espace littéraire et l’espace
cinématographique interprète, chacun à leur
manière, la réalité spatiale. Mais il en
existe une autre à laquelle le cinéaste doit s'accommoder,
c'est cette réalité intérieure que Georges
Poulet évoque dans Etudes sur le temps humain. Il s’agit
de la réalité temporelle qui est nettement moins
exhibée que l'espace, même au cinéma. Le «
Dieu Balzac », qu'il passe par la plume ou la caméra,
déclenche toujours les événements providentiels
qui constituent l'espace et la durée des personnages :
« Il est et il fait les espaces et les temps. » (2)
Balzac reste cette instance créatrice qui étire
toutes les richesses du temps et la question est de savoir si
le cinéma peut exploiter cette souplesse balzacienne à
travers Le Colonel Chabert.
CHAPITRE V Le temps balzacien comme puissance narrative
littéraire et cinématographique.
Georges Poulet dans ses Etudes sur le temps humain est à
la recherche d'une expérience de lecture littéraire,
visant à saisir les formes de la temporalité dans
le roman aux frontières indéfinies. A contrario,
le cinéma représente l'art du temps limité
par excellence. Ne serait-ce que par la durée de projection,
les explorations temporelles de l’œuvre de Balzac à
travers le Septième Art s'en trouvent quelque peu réduites.
Il est vrai que la richesse du texte balzacien, grâce au
découpage technique, préfigure les formes temporelles
cinématographiques. Mais en raison de l'actualisation énonciative
du film faite toujours au présent, cette exploration a
des difficultés à suggérer la complexité
du temps humain.
Elle y arrive de manière ponctuelle et parfois de façon
remarquable en ce qui concerne la dimension psychologique ; néanmoins,
le grand écran semble plus à l'aise pour exprimer
le temps physique avec les pauses, les ellipses ou les analepses.
La pertinence du temps au cinéma repose sur l'audio visualisation
de l'énonciation romanesque avec un ensemble de données
purement techniques. Cependant, ces éléments sont
loin de rivaliser avec l'élasticité temporelle du
texte littéraire. Le temps romanesque peut être idéalisé
par le lecteur ; tandis qu'au cinéma, il est en quelque
sorte imposé, montré, « présentifié
». Mais il reste au Septième Art la capacité
d'observation omnisciente que l'on retrouve dans le roman. Elle
réussit à nous transmettre un témoignage
historique du temps social. Celui-ci conditionne toujours le destin
tragique de Chabert.
Lors de l'adaptation, il existe toujours un double mouvement
de « déconstruction » et de reconstruction
de l’œuvre littéraire. Le sens du roman se trouve
orienté vers une nouvelle signification cinématographique
présentant une grande souplesse. En effet, le lecteur spectateur
se trouvera satisfait ou déçu de voir des ressemblances
ou des divergences tant sur la construction du temps, que sur
l'architecture de l'espace, ou bien sur la représentation
du héros, sans oublier les changements narratifs.
L'élasticité des mécanismes de l'adaptation,
invite à réfléchir sur une ouverture d'esprit
qui consiste à croiser des arts différents, mais
aussi des cultures qui sont à la base de toute forme d'enseignement.
C'est dans l'interaction et la confrontation que l'on s'oriente
sur des nouvelles pistes. Elles offrent la possibilité
de rapprocher des objets n'ayant pas systématiquement de
points communs. Cependant, en cherchant à les différencier,
à les analyser et à les enseigner, on arriverait
peut-être à ce que disait Montaigne : « une
tête bien faite. » (3)
CHAPITRE VI Bilan et perspectives : enseigner le cinéma
avec Balzac.
La pratique transformationnelle que nous avons acquise avec
Le Colonel Chabert de Balzac nous permettrait sans doute de voir
si nos recherches sont applicables à d'autres textes dans
une perspective didactique, qu’ils soient balzaciens ou
non.
De surcroît, on constate qu'il n'y a pas de théorie
achevée du cinéma ni de la littérature et
encore moins de l'adaptation. Il existe plutôt un ensemble
d'hypothèses qui ne cesseront jamais d'être explorées.
La difficulté de l'enseignement est de parvenir à
articuler ces hypothèses, par souci de cohérence,
et d'en faire une mise à jour constante selon des critères
pertinents et scientifiques, bien que nous soyons du côté
des « sciences inexactes». Nous sommes libres de choisir
les hypothèses et d'affirmer nos résultats, en contrepartie
de quoi on reste tributaire des ouvrages à sélectionner
qui servent de support à l'enseignement et à la
recherche. Paradoxalement, il faut bien une méthodologie
dans le choix des disciplines puisque notre approche est plurielle
; mais nous avons conscience que ce travail peut être remis
en cause par d'autres approches et sera sans doute dépassé
par les recherches postérieures à son élaboration.
Peut-être faut-il avoir une position « méta-disciplinaire
», comme le suggérait Edgar Morin en reprenant les
propos de Pascal : « Toutes choses étant causées
et constantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates,
et toutes s'entretenant par un lien naturel et sensible qui lie
les plus éloignées et les plus différentes,
je tiens impossible de connaître les parties sans connaître
le tout, non plus de connaître le tout sans connaître
particulièrement les parties.» (4) La connaissance
serait associée à un raisonnement métonymique
non abouti et perpétuellement renouvelé, rebondissant
d'hypothèses en hypothèses. En réfléchissant
sur l'adaptation, on comprend de plus en plus que le public prend
de l'intérêt pour tout ce qui est événement,
spectacle, objet au sens large, au détriment de tout ce
qui est psychologie traditionnelle à la manière
du roman classique, bien que les sentiments de toute nature n’aient
pas sensiblement changé avec le temps. Le roman classique
demeure encore sous certains aspects d’une étonnante
modernité. Réfléchir sur la transformation
filmique est probablement un retour à une certaine tradition
littéraire, qui permet de comprendre le monde comme une
représentation de plus en plus médiatisée
avec sa force et ses faiblesses.
La transformation filmique reste une théorie plus descriptive
que normative. Elle appelle plus une théorisation souple
qu'une mise en pratique rigide, et pourtant nous nous sommes efforcés
de la mettre en évidence par des exemples et des analyses
précises sur des mots, sur des paragraphes ou bien des
plans et des séquences. L'adaptation est un témoignage
de la confrontation des épistémès du verbe
et de l'image. Leur puissance crée l'identification : comment
ne pas projeter l'image de Depardieu sur le livre lorsque nous
relisons Le Colonel Chabert? Comment ne pas chercher à
comprendre les mœurs balzaciennes avec un cinéma qui
les transcende par la modernité ?
Paradoxalement, le Septième Art appelle de plus en plus
la littérature à son secours : est-ce une preuve
de faiblesse ou un mariage nécessaire ? Il serait plus
judicieux d'exploiter les possibilités du cinéma,
plus techniques que celles de la littérature et surtout
de ne pas lui inventer des qualités romanesques qu’il
n'a pas, et de le rabaisser une fois de plus au rang d'art mineur
parce qu'il n'est pas littéraire. L'adaptation demeure
un paradoxe: le cinéma est un art qui n'est pas spécifiquement
littéraire, mais il s’est avéré apte
à traduire dans son langage les œuvres des écrivains.
Il est sons et images, à la fois indépendant et
contingent du genre romanesque.
Gilles Visy est auteur du livre Le Colonel Chabert (Ed.
Publibook 2004, 336p).
1.- Notre étude se consacre essentiellement à la
version du Colonel Chabert de René Le Hénaff (1943)
et d’Yves Angelo (1994).
(2) POULET (G.).- Etudes sur le temps humain, Paris : Plon, 1952,
tome II, p. 187.
(3) MONTAIGNE (M.).- Essais, Paris : Garnier-Flammarion, 1969,
livre I, p. 198.
(4) MORIN (E.).- La tête bien faite : repenser la réforme,
réformer la pensée, Paris : Seuil, 1999, p. 137.