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Au commencement était l'ombre. «L'imago princeps».
Une jeune femme veut garder en mémoire son amoureux et
dessine alors la silhouette de celui-ci grâce à son
ombre. Acte d'amour sanglant et déchirant, cri palpable
et silencieux devant la peur du manque. De ce subjectile marqué
à la craie découlerait l'art de la représentation,
la peinture, le cinéma. Les premiers généticiens,
eux, voyaient la femme comme une toile sur laquelle le sperme
masculin peignait les traits de l'enfant conçu. On retrouvera
cette idée dans le parler populaire chilien où «faire
la peinture de quelqu'un» exprime de manière argotique
l'acte sexuel. Même sentiment chez Fernand Léger
pour qui: «le cinéma est sexuel, avec ses belles
filles et ses beaux garçons qui s'embrassent en gros plan
avec des bouches d'un mètre cinquante». Peinture
et cinéma sonnent comme un couple indissociable, ou comme
une mère et son enfant, diraient d'autres. Un duo inséparable
mais dont les relations ont souvent été aussi tendres
et harmonieuses que violentes et ombrageuses. Le sang est en tout
cas au coeur bouillonnant de cette liaison.
PIERROT LE FOU [1965] (Godard)
Et de sang il en est d'ailleurs question dans un des meilleurs
films sur l'idée de la peinture, PIERROT LE FOU, à
propos duquel Aragon écrivait: «tout le film n'est
que cet immense sanglot, de ne pouvoir, de ne pas supporter de
voir, et de répandre, le sang. Un sang garance, écarlate,
vermillon, carmin».
DEUX FEMMES TENANT DES FLEURS
[1954], de Fernand Léger
S'il existe une connexion
veineuse entre peinture et cinéma, gardons-nous cependant
de croire aux correspondances trop faciles ou rhétoriques.
Ainsi, comme le défend le défaitiste mais intéressant
Jacques Aumont dans son livre L'OEIL INTERMINABLE: «Pas de
traduction possible qui fasse équivaloir la caméra
au pinceau, le film au tableau. Il n'y a d'équivalences éventuelles
que dans la partie la plus implicite de l'art, que le rapport entre
peinture et cinéma n'est pas la correspondance ni la filiation
chères aux esthétiques classiques». Ce n'est
pas tant que les principes de Swedenborg et plus tard des Symbolistes
semblent dépassés, mais il semblerait que plus de
précisions et de subtilités soient désormais
de mise dans les rapports complexes inter artistique. Aumont poursuit
et conclut: «certes, c'est bien comme art que le cinéma
suscite la pensée de la peinture, mais comme art autonome,
comme art du cinéma, même chromo ou pompier. Rien n'est
plus inactuel que l'idée de septième art, si l'on
entend par-là qu'il est la synthèse de tous les autres.
Ce qu'enseigne la recherche de la peinture dans le cinéma,
c'est justement, entre autres, que celui-ci ne contient pas celle-là,
mais la scinde, l'éclate et la radicalise». Notre dessein
ici est de tenter très brièvement et modestement de
proposer les points de vue de personnalités sur quelques
noeuds relationnels explosifs entre la peinture et le cinéma.
La matière
en profondeur
Derain compare les couleurs à des cartouches de dynamite.
Alain Resnais, lui, décida courageusement de ne pas en utiliser
pour son film VAN GOGH. Les toiles du célèbre coloriste
sont donc filmées en noir et blanc, ce qui fit grand bruit
à l'époque. Sartre n'a-t-il pas dit un jour: «j'aime
le cinéma jusque dans la géométrie plane. Du
noir et blanc, je faisais des couleurs éminentes».
En refusant consciemment la couleur, Resnais, dans une fausse irrévérence,
marqua son respect vis à vis des toiles de Van Gogh en frustrant
les spectateurs et les obligeant à aller regarder les toiles
de Van Gogh «en vraie» pour vraiment les apprécier.
Pouvoir les apprécier telles qu'elles sont, et non telles
qu'elles peuvent être représentées dans un film
ou dans un livre. Le film de Resnais reprenant le concept de Magritte:
«ceci n'est pas une pipe». L'autre idée délivrée
par ce film de peinture en noir et blanc est peut-être aussi
la confession d'un cinéaste devant la limite du cinéma.
Car, le cinéma, par sa jeunesse peut-être, est encore
bien incapable de maîtriser la puissance des couleurs. Le
Technicolor n'a pas vraiment convaincu en fin de compte. Et aujourd'hui,
l'air du numérique propose des images de cinéma aux
couleurs intéressantes, mais cela va-t-il faire ses preuves
dans la durée?
L'absence d'épaisseur
de l'écran filmique, contrairement au tableau, peut d'une
certaine façon difficilement rivaliser avec la richesse de
couleurs de la «croûte picturale». Le cinéma
a donc souvent joué la carte de la profondeur, et non de
l'épaisseur par définition. Quelques solutions d'illusions
optiques existent pourtant: d'une part le mélange des formats,
et d'autre part le fondu enchaîné. Ces dernières
années, on retiendra les très nombreuses tentatives
de fusion entre format 35mm, 16mm, Super 8mm et vidéo. On
peut penser à Oliver Stone sur JFK et NATURAL BORN KILLERS,
ou à Jim Jarmusch sur son documentaire protéiforme
THE YEAR OF THE HORSE. La grandeur de telles expérimentations
réside dans les épaisseurs de grain et donc l'impression
de vitesse des images, mais la limite souffre dans la conscience
d'un artifice par essence impalpable. L'autre solution est dès
lors le fond enchaîné, ce que Raoul Ruiz nommera la
«troisième image», juxtaposition d'un autre cache
sur l'épaisseur de la pellicule. Mais dans les deux cas,
le spectateur ressent finalement la distance et la profondeur, et
non réellement la chair de l'image.
La
difficulté à traiter de la chair, de la matière,
au cinéma n'est pas sans rapport avec cette observation toute
simple: il existe assez peu de films abstraits. Pour Hubert Damisch,
il est clair qu'on ne sait effectivement pas comment traiter la
peinture abstraite au cinéma. Où est l'influence de
peintres tels que Mondrian, Pollock ou Matisse dans l'univers filmique?
Hans Richter et Mc Laren auront à leur manière tenté
d'y remédier, mais sans pour autant réussir à
sortir l'abstraction de la marginalité expérimentale.
Une autre remarque s'impose alors: si le film abstrait n'existe
pas au cinéma de manière visuelle, il est en revanche
beaucoup plus vraisemblable qu'il existe réellement dans
la construction même des films. C'est un peu le cas d'un film
tel que ZORNS LEMMA d'Hollis Frampton. La peinture n'influence donc
le cinéma (et inversement) pas seulement de manière
picturale mais aussi au plus profond de son architecture. Et par
architecture, comprendre entre autres montage, temps et espace.
COMPOSITION [1946], Jackson
Pollock
L'espace dans la
rupture
Diderot avançait que l'idéal de tout tableau était
la division de la profondeur en une infinité de plans infiniment
petits, ce qu'un film semble bien plus près d'atteindre que
lui. Pour Kubrick, le montage est question de rythme: «j'aime
un départ en lenteur, ce départ qui pénètre
le spectateur dans sa chair». Pour Ruiz, dans POÉTIQUE
DU CINEMA, la coupe apparaît avant même le montage du
film: «tout film est incomplet par nature puisque fait de
segments interrompus par l'interjection: Coupez! du réalisateur».
Et un cinéaste tel que Angelopoulos avoue volontiers ressentir
la coupe d'un plan comme un viol. La douleur du montage est chez
lui intense, mais ses films restent résolument cinématographiques
dans la mesure où ses plans séquence traduisent le
mouvement, la machine, l'étirement du temps. Mais le tableau,
lui aussi, a sa propre douleur dans la cassure, sa propre architecture,
ses petites histoires dans des recoins de la toile. Et le spectateur,
qu'il soit devant une peinture ou un film, opère finalement
son montage mental puis reconstruit l'oeuvre par le choix du temps
qu'il décide d'accorder à telle ou telle partie de
l'image. Mais le temps n'est évidemment pas le même
dans une salle obscure que dans un musée. Comme l'affirme
Aumont: «le cinéma a du mal à penser l'espace,
qu'il donne sur le mode brisé, supposant le spectateur apte
à recoller les morceaux».
Le grand écran impose
une série d'images qu'il faut absorber souvent à toute
vitesse. Mais la tyrannie du montage filmique (chez Eisenstein et
Welles par exemple) mène à libérer le spectateur
car en imposant autant d'images à son regard, le spectateur
se rebelle, par instinct. La liberté du montage dictatoriale
est paradoxale mais fondamentale. Alain Masson écrivait à
juste titre: «pour le cinéma en général,
la peinture est ce que la mise en scène ne peut atteindre,
l'infranchissable frontière; les panoramiques ne peuvent
incurver l'horizon de ses paysages, pas plus que les travellings
avant ne parviennent à la franchir». Dans le même
ordre d'idée, n'oublions pas de rappeler un élément
capital: la saute filmique. Trompe l'oeil primordial du cinéma.
Bonitzer écrivait dans DECADRAGES: «Le trompe l'oeil
serait-il le dénominateur commun du cinéma et de la
peinture?» La saute filmique est bien cet espace noir minuscule
qui sépare chaque image d'un film, ce bref instant volé
qu'on ne peut pas saisir. Pas d'équivalence en peinture,
si ce n'est le battement de cils à peine perceptible du spectateur.
La pause picturale est ce qui sépare la nature «machine»
du cinéma de la nature «outil» de la peinture,
deux dispositifs d'espace bien distincts.
La saute filmique ainsi
appelée est aussi ce gros plan de l'infini (noir céleste
sans limites). Et le gros plan, précisément, participe
également du discours sur l'espace dans l'art. Le réalisateur
suédois Roy Andersson, qui vient de signer CHANSONS DU DEUXIEME
ETAGE, dit préférer les plans d'ensemble aux gros
plans car pour lui ces derniers ne sont pas aussi riches, d'un point
de vue temporel et intellectuel, que les vues de loin. On pourrait
alors citer Epstein pour qui «le gros plan est l'âme
du cinéma». Puis Bonitzer pour qui, grâce au
gros plan au cinéma, «un sourire devient aussi important
qu'un massacre». Le gros plan au cinéma, par sa démesure,
a selon Bonitzer un rôle terroriste et révolutionnaire.
Mais on lui rétorquerait aussitôt la grandiose et subversive
LA JOCONDE de Leonardo De Vinci. La grandeur picturale dans la peinture
et le film dépend, quoi qu'il arrive, de ses limites et ses
délimites.
Les frontières
du cadre
Alfred Hitchcock disait: «la première chose que je
dessine, quel que soit le cadrage, c'est la première chose
qu'on regarde, ce sont les visages». La position du visage
détermine le cadrage. En ce sens, les arrêts sur image
au cinéma, souvent en gros plans, parviennent à être
d'une puissance émotionnelle rare. Revoir CROSS OF IRON de
Sam Peckinpah pour s'en convaincre. L'image gelée à
la manière d'un portrait, terrorise mais immortalise. Pour
Masson: «un certain type de cadrages dramatiques est une invention
du XVI siècle italien; l'impressionnisme a beaucoup fait
au contraire pour le cadrage apparemment aléatoire, et sans
doute aussi pour le flou artistique ; on a souvent signalé
l'influence de divers peintres contemporains sur les oeuvres d'Antonioni».
On pense alors à des films comme BARRY LYNDON de Stanley
Kubrick et LA MARQUISE D'O d'Eric Rohmer, deux films qui ont repoussé
les frontières de la peinture au cinéma. Certains
parleront de vulgaire imitation, mais comme le soutenait brillamment
Kant: «l'oeuvre d'art est un modèle à imiter
et non à contrefaire».
Pour Damisch: «ceux
qui s'occupent de peinture confondent régulièrement
la notion de cadre et celle de délimitation. Le tableau ne
procède pas du cadre, il est lié à une délimitation
préalable du champ pictural». Il ne prélève
pas d'un espace déjà constitué. Certains peintres,
comme Degas et Manet, auront tenté de sortir du cadrage imposé
par la peinture conventionnelle: en coupant le corps des individus,
des décors et des objets, rappelant la dureté de la
photographie. Ce hors-cadre, cet «ailleurs», ainsi recherché
par ces deux peintres trouve toute sa force visuelle et sonore au
cinéma. Le hors champ sonore apportant au cadre une dimension
supplémentaire «à 360 degrés»,
l'oreille irrémédiablement envahie.
Un peintre cinéaste
tel que David Lynch avouait avoir délaissé précisément
la peinture pour le cinéma, car il souffrait de ne pouvoir
conférer du son à ses toiles, tragiquement muettes.
Pourtant se rappeler cette anecdote sur l'Empereur Suang Sung qui
demanda à Li Chin Chi de peindre des panneaux dans sa chambre.
Le peintre dessina un paysage de montagne et une cascade. Quelques
jours plus tard, l'Empereur se plaignit du bruit émis par
les chutes d'eau qui l'empêchaient de dormir! Pour Christian
Metz: «le cinéma est un langage qui repose sur une
combinaison d'images photographiques mouvantes, de bruits, de paroles
et de musique». Pour Masson: «Comme le silence semble
parfois juger de la parole, l'immobilité juge du mouvement.
Cela contribue sans doute à expliquer la fascination pour
les portraits».
On opposera maladroitement
l'immobilité de la peinture au mouvement physique et fondamentale
du cinéma alors que, comme l'écrit à juste
raison Ruiz, «l'immobilité dissimule le mouvement,
elle en est son inconscient». Et selon Damisch, «on
a tendance à confondre le mouvement de la caméra avec
un prétendu parcours de l'oeil, à croire que l'oeil
balaye le tableau à la manière d'un travelling. La
trajectoire du regard face à la peinture est autrement erratique
et aléatoire, et surtout discontinu, l'oeil clignote, hésite,
s'égare. Il faudrait pour le suivre dans son errance, user
des moyens du ralenti, comme dans ce film où l'on voyait
Matisse peindre devant la caméra. Ce qui semblait être
un tracé rapide, assuré, continu, apparaissait, sous
l'effet du ralenti, extrêmement incertain, hésitant».
Le cinéma
dans la peinture
Le rythme de la vie a changé. Tout a acquis une rapidité
fulgurante comme sur les bandes du cinématographe. (...)
La fièvre, voilà ce qui symbolise le mouvement de
la vie contemporaine», écrivait le poète russe
Maïakovski. La peinture moderne et le cinéma entretiennent
indéniablement une très forte relation, notamment
par la furie du mouvement. Si le cinéma a été
influencé par la peinture, l'inverse est aussi vrai. Le cinéma
est il est vrai influencé, visuellement et historiquement,
par la peinture, comme le souligne Masson: «beaucoup de films
historiques, en particulier, ont déjà puisé
leurs costumes, leurs décors et leurs accessoires dans l'oeuvre
des peintres contemporains de l'histoire qu'ils racontent».
Les grands décors hollywoodiens font penser à John
Martin. Cependant, l'inverse est évident: on trouvera effectivement
des tableaux sur le cinéma, Hopper («New York Movie»),
Warhol (la série «Marilyn Monroe»), ainsi que
Léger s'inspirant de MODERN TIMES de Chaplin, et les peintres
futuristes de METROPOLIS de Fritz Lang. Chaque fois, c'est l'idée
du mouvement, et de construction, que les peintres aiment vis-à-vis
du cinéma.
A l'occasion de l'exposition
«L'Art et le 7e Art» en 1995, Païni et Morice,
déclarent: «il y a du cinéma dans le cubisme.
La démultiplication des plans et des points de vue dans les
toiles et Picasso, de Barque ou de Léger, l'impression de
tourner autour d'un objet et d'un corps (panoramique), la manière
de décomposer l'action... Le traitement du volume et de la
profondeur de champ chez Léger fait de lui, sans doute, le
premier spécialiste du gros plan et du zoom dans la peinture
moderne». Si Chirico compose des scènes contemplatives
comparables aux plans-séquences d'un film, les tableaux de
Magritte, juxtaposant plusieurs images, rappellent le principe qui
régit le montage au cinéma. Comme l'écrit Elisabeth
Lièvre-Crosson: «le cinéma enregistre le temps
et le mouvement; la peinture et la sculpture vont s'employer à
en restituer l'idée (Léger, Kupka, Duchamp, Delaunay»).
En 1916, les futuristes italiens signent un Manifeste de la cinématographie
futuriste. Plus tard, en France, Marcel L'Herbier confie à
Léger les décors de son film L'INHUMAINE, hymne à
l'esprit moderne du machinisme. Puis, en 1924, Léger réalise
le premier film sans scénario, LE BALLET MECANIQUE, dans
lequel il met l'accent sur la cadence du mouvement ainsi que sur
la succession rythmée des images.
L'art sans sujet. Pour
Delacroix: «La peinture n'a pas besoin de sujet. Elle offre
l'harmonie et l'accord magique de sa musique». Matisse affirme
que l'on peut saisir une oeuvre sans connaître le sujet auquel
elle renvoie: «quand je vois les fresques de Giotto à
Padoue, je ne m'inquiète pas de savoir quelle scène
de la vie du Christ j'ai devant les yeux, mais de suite je comprends
le sentiment qui s'en dégage, car il est dans les lignes,
la composition, la couleur, et le titre ne fera que confirmer mon
impression». Denis avait à peu près le même
sentiment sur le débat: «le sujet d'une oeuvre d'art
offre peu d'intérêt pour l'homme de goût. Il
faut se rappeler qu'un tableau, - avant d'être un cheval de
bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote - est essentiellement
une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées».
Il en est de même pour le cinéma naturellement, bien
que cela ne plaise pas à certains intellectuels. On n'est
artiste, écrivait Nietzsche, qu'à ce prix: «à
savoir que ce que les non-artistes nomment forme on l'éprouve
en tant que contenu, en tant que la chose même; de ce fait,
sans doute, on appartient à un monde à l'envers. Car
désormais tout contenu apparaît comme purement formel,
y compris notre vie».
Dernières
remarques
Eisenstein s'en est tenu à l'idée, qu'il exprime notamment
dans le recueil CINEMATISME, selon laquelle le cinéma représenterait
par rapport aux autres arts une sorte d'aboutissement, d'achèvement,
et peut-être de dépassement, au sens dialectique du
terme, en même temps qu'il correspondrait à la réalisation
du grand rêve fin de siècle de la «Gesamtkunstwerk»,
de l'oeuvre d'art totale. «Schönberg et Wagner ont pensé
cela avant lui à propos de l'opéra», rappelle
Damisch. Il peut paraître aujourd'hui un peu vain d'établir
une hiérarchie entre les formes d'art. Il est en revanche
incontestable que chaque forme d'art devient de plus en plus métissée,
de plus en plus «totale» car la société
tente d'imposer, lentement mais sûrement, le mélange
des cultures, même si quelques opposants «autonomes»
n'oublient pas d'affirmer l'inverse. Restent quelques oeuvres fulgurantes
de peinture au cinéma, LA RICOTTA de Pasolini, PASSION de
Godard, LE SACRIFICE et NOSTHALGIA de Tarkovski, F FOR FAKE de Welles.
Dans un essai sur le cinéma,
Youssef Ishagpour écrivait: «le monde ne redevient
visible pour nous, depuis les peintures pariétales, qu'à
la condition de ce retrait dans la profondeur de la terre, dans
la chambre noire, loin du donné et de la visibilité
immédiate». De manière opposée, les études
de Boorstin et Morin accusent les kinescopes et les nicklelodeons
de faire régresser, les spectateurs à un état
infantile et primitif de la conscience. Peinture et cinéma
entretiennent des dispositifs différents: l'une de ces activités
est solitaire, et se contemple «de jour», l'autre est
plus collective, et se contemple «de nuit». L'une se
fabrique généralement avec des petits outils, l'autre
nécessite des machines. Dans les deux cas, qu'il s'agisse
de l'eau pour le pinceau, ou qu'il s'agisse de la pellicule, algue
de l'imaginaire, on doit ressentir la circulation sanguine de l'artiste.
Certains cinéastes ne s'y trompent pas: David Lynch, Jean-Jacques
Beinex, Ridley Scott, Peter Greenaway ont la peinture dans le sang
et le cinéma dans la peau!
Pour finir, laissons la
parole aux artistes du silence, quelques bons mots de peintres.
Picasso: «je voulais peindre les choses comme on les pense,
pas comme on les voit». Klee: «l'art ne reproduit pas
le visible, il rend visible». Delacroix: «ce qu'il y
a de réel pour moi, ce sont les illusions que je crée
par ma peinture. Le reste est un sable mouvant». Duchamp:
«il est inadmissible que le dessin, la peinture en soient
encore aujourd'hui où en était l'écriture avant
Gutenberg». Kandinsky: «toute oeuvre d'art est l'enfant
de son temps, et, bien souvent, la mère de nos sentiments.
Ainsi de chaque ère culturelle naît un art qui lui
est propre et qui ne saurait être répété.
Tenter de faire revivre des principes d'art anciens ne peut, tout
au plus, conduire qu'à la production d'oeuvres mort-nées».
Picasso: «le fait que le cubisme fut longtemps incompris,
et qu'actuellement encore, des gens n'y comprennent rien, ne signifie
pas sa non-valeur. Le fait que je ne lise pas l'allemand, qu'un
ouvrage allemand est pour moi du noir sur blanc, ne veut pas dire
que la langue allemande n'existe pas, et je ne songe pas à
en blâmer l'auteur, mais moi-même». Picabia: «notre
tête est ronde pour permettre à la pensée de
changer de sens».
Exemple cinématographique
LUST FOR LIFE de Vincente Minnelli
La vie passionnée
de Vincent Van Gogh
Par Sébastien Miguel
La peinture au cinéma
fut souvent utilisée comme simple motif décoratif
et visuel mais fort rarement employé à des fins purement
dramatiques. Rares sont les cinéastes qui arrivèrent
finalement à utiliser le support filmique comme une continuation
logique de l'art pictural. Plus que tous, Vincente Minnelli [1910-1986]
fut probablement le plus opiniâtre et le plus passionné
par le monde de la peinture, un monde dont bon nombre de ses oeuvres
parviennent à restituer la magie et souvent même à
la transcender. LUST FO LIFE [1955], demeure encore aujourd'hui
l'une des réussites majeures du cinéaste et de surcroît
son oeuvre préférée. Dans le genre miné
de la biographie filmée, le film entend restitué la
vie, les amitiés et la déchéance mentale du
peintre hollandais, mort en France: Vincent Van Gogh.
Minnelli est toujours parvenu
à transmettre l'onirisme inhérent des peintures des
grands maîtres (la fin de AMERICAN IN PARIS est un hommage
direct à Lautrec, l'utilisation du Cinémascope dans
les landes pro-filmique de BRIGADOON rappelle Turner et GIGI dont
chaque décors et accessoires appartiennent à des études
drastiques sur le monde de Renoir). Il restitue dans ce film tout
le paroxysme hallucinatoire de l'oeuvre de Van Gogh. Si un film
sur un grand homme de peinture doit à tout prix parler et
montrer de la peinture, il peut aussi utiliser son univers visuel
non seulement comme simple évocation mais aussi comme cadre
visuel spatio-temporel du film même. C'est ce que réussit
magnifiquement Minnelli (beaucoup moins convaincant dans le DREAMS
d'Akira Kurosawa) reconstituant à l'aide de son décorateur
les lieux exacts de la vie du peintre à l'aide des propres
tableaux de ce dernier. Le café d'Arles devient un microcosme
humain crédible bien que connoté, et les corbeaux
noirs sur les diurnes champs de blé de Provence se transforment
en métaphore fulgurante de l'irruption du dérèglement
mental de l'homme en proies à ses propres démons.
De part la vie et les troubles
mentaux du peintre, seuls les mélodrames flamboyants des
années cinquante détenaient la puissance visuelle
obligatoire à une telle entreprise. Comme la plupart des
héros tourmentés des années cinquante (De Minnelli
à Kazan en passant par Sirk) les personnages masculins sont
des enragés et des révolutionnaires parias qui ne
font que réagir au conformisme puritain des années
cinquante. Cette notification apparaît primordiale à
la puissance émotionnelle se dégageant de LUST FOR
LIFE. Bon nombre des dernières toiles du maître évoque
les abysses de la folie dans laquelle le désespoir et l'échec
avaient conduit l'homme et l'interprétation paroxystique
et néanmoins remarquablement humaine de Kirk Douglas renforcent
les apparitions des vraies toiles du peintre.
En effet, LUST FOR LIFE
relève un défi (remarquablement osée pour l'époque,
après Albert Lewin dans THE PRIVATE AFFAIR OF BEL AMI) d'utiliser
les toiles de Van Gogh comme paysage mental du personnage principal
et éclaire par conséquent: la sensibilité et
la psychologie du personnage (dans l'évolution narrative
du long métrage tout comme dans la véritable de l'homme).
L'apparition du printemps dans le film inspire au cinéaste
non seulement un souffle lyrique somptueux mais aussi l'utilisation
d'insert des vraies toiles du maître. Les arbres, les visages
et les couleurs sont captés dans un Technicolor somptueux
avant d'être immortalisé par le génie de Van
Gogh lui-même. Peinture et cinéma se rejoignent pour
ne former qu'un tout, une splendide unité au service de la
complexité et de la grandeur de la nature humaine.
PEINTURE ET CINÉMA
Quelques films autour du portrait peint
:
-CHUTE DE LA MAISON USHER de Epstein [1928]
-LA CHIENNE de Renoir [1931]
-LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY de Lewin [1945]
-THE GHOST AND MRS MUIR de Mankiewicz [1947]
-VERTIGO de Hitchcock [1958]
-LE SALON DE MUSIQUE de Satiji Ray [1958]
-LES AMANTS DU PONT NEUF de Leos Carax [1986]
-DREAMS d'Akira Kurosawa [1986]
-TOUS LES MATINS DU MONDE d'Alain Corneau [1991]
-TITANIC de James Cameron [1997]
Quelques films sur des peintres :
-5 FEMMES AUTOUR D'UTAMARO de Kenji Mizoguchi [1946]
-PANDORA AND THE FLYING DUTCHMAN de Lewin [1951]
-MONTPARNASSE 19 de Jacques Becker [1957]
-PIROSMANI de Georgui Ghenguelaia [1969]
-F FOR FAKE d'Orson Welles [1973]
-A BIGGER SPLASH de Jack Hazan [1974]
-LES 5 COULEURS DE L'ARC-EN-CIEL de B. Nagnaidorj [1979]
-ENFER ET PASSION de Herbert Vesely [1980]
-LIFE LESSONS de Martin Scorsese [1988]
-VAN GOGH de Maurice Pialat [1991]
-LA BELLE NOISEUSE de Jacques Rivette [1991]
-BASQUIAT de Julian Schnabel [1996]
-SURVIVING PICASSO de James Ivory [1996]
-ARTEMESIA d'Agnès Merlet [1996]
-LOVE IS THE DEVIL de John Maybury [1998]
Quelques films de peintres :
-RETOUR A LA RAISON de Man Ray [1923]
-LE BALLET MECANIQUE de Fernand Léger [1924]
-ANEMIC CINEMA de Marcel Duchamp [1925]
-VALLAURIS de Pablo Picasso [1950]
-EAT d'Andy Warhol [1964]
-THE CHELSEA GIRLS d'Andy Warhol [1966]
-TRASH d'Andy Warhol [1969]
-BASQUIAT de Julian Schnabel [1996]
RÉFÉRENCES INSPIREES DE CET ARTICLE
Quelques livres:
-DECADRAGES
de Pascal Bonitzer - Editions de l'Etoile, 1985
-PETER GREENAWAY
par Daniel Caux, Michel Field, Florence de Meredieu - Editions Dis
Voir, 1987
-L'OEIL INTERMINABLE
de Jacques Aumont - Lignes S.A, 1989
-LE CINEMA CUBISTE
de Standish D. Lawder - Editions Paris Expérimental, 1994
-LE CINEMA AU RENDEZ-VOUS DES ARTS,
FRANCE ANNEES 20 ET 30
de Emmanuelle Toulet - Bibliothèque Nationale de France,
1995
-IDEES D'UN PEINTRE SUR LE CINEMA
de Marcel Gromaire - Nouvelles Editions Ségulier, 1995
Quelques revues:
-Positif n°189 (janvier 1977): La toile et l'écran d'Alain
Masson
-Cahiers du cinéma n°421 (juin 1989): Le cinéma
est la peinture, le cinéma hait la peinture
-Positif n°353/354 (juillet août 1990): Cinéma
et Peinture
-Art Press n°254 (février
2000): Le récit dans la peinture jusqu'au cinéma
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