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A
l'heure postmoderne où nous avons cette cruelle impression
que tout a été dit et tout à été
fait, le cinéma ne cesse de revenir vers le passé,
son passé, reprenant les formes et conventions d'hier en
une série de pastiches ou de «remakes» arrivant
parfois à des résultats étonnants, parfois
à de lamentables échecs et plagiats dont la finalité
ne semble servir qu'à vider les poches des fanatiques du
genre, se complaisant dans un passé dont ils craignent de
quitter le confort. On pense alors au cinéma d'horreur. D'un
côté l'audacieux mais rapidement oublié PSYCHO
[1999] de Gus Van Sant, et de l'autre cette série de «slasher
movies», ramenée à la mode par Wes Craven grâce
à l'«hypocrite» (je crois que c'est le mot) série
SCREAM, exploitant un réalisme cosmétique et un sado-masochisme
spectatoriel que Hitchcock, au contraire, tenta non-seulement d'exploiter
à bon escient (ce que fait Craven), mais également
de comprendre et d'explorer à fond par son obsession iconographique
du regard et de l'inconfort du regardant.
Mais Craven et Van Sant ne
sont pas seuls puisque 27 ans après la sortie de l'oeuvre
d'origine, la Warner effectue une opération de marketing
et de recommercialisation inégalée depuis la relance
de la première série STAR WARS, il y a de cela quelques
années. Profitant du courant de masse à l'horreur,
ce richissime studio californien vient donc rajeunir et relancer
THE EXORCIST [1973] de William Friedkin, l'un des plus célèbre
classique du cinéma d'horreur. Un film qui, sans être
l'essai cinématographique mythologique et sociologique le
plus brillant qui soit (on aura vu beaucoup mieux chez Hitchcock,
Kubrick et Polanski, pour ne nommer que ceux-ci), demeure tout de
même, près de trente ans plus tard, une des performances
du genre les plus diablement efficaces et les plus dérangeantes
qui soit.
Passons rapidement sur cette
nouvelle version de THE EXORCIST (sous-titrée THE VERSION
YOU'VE NEVER SEEN). Nouvelle trame musicale, quelques subtils effets
numériques et superpositions d'images cherchant à
appuyer davantage la dichotomie bien/mal, et bien sûr ses
fameuses 12 ou 13 minutes de séquences inédites qui,
en définitive, n'apportent que très peu à l'oeuvre
remaniée, si ce n'est de la particulièrement terrifiante
scène de la «marche de l'araignée» («spider-walk»)
où Regan (Linda Blair) déballe les escaliers, le dos
arqué et la bouche gorgée de sang. (On notera également
ces quelques 25 secondes de dialogues entre Damien Karras (Jason
Miller) et le Père Merrin (Max Von Sydow) lors de la séance
d'exorcisme. Nous reviendrons sur cette importante séquence).
Davantage que le simple sensationnalisme entourant la production
du film et sa première sortie en 1973, le retour en salle
de THE EXORCIST, en opposition à toute la série de
«néo-épouvantes» déferlant sur
nos écrans depuis le retour en force de Wes Craven, pose
d'abord la question essentielle et trop rarement abordée
du film d'horreur lui-même. On ne parle pas ici de son côté
iconographique (nous connaissons tous ses thèmes visuels
majeurs de possessions démoniaques, de cimetières
et de vampires, malgré notre méconnaissance chronique
de leur mythologie culturelle archaïque), mais bien de sa construction
narrative et de ses modes d'énonciation et d'appel au spectateur;
ou comme Hitchcock l'aurait sans doute formulé: comment «l'écran
démoniaque» exploite-t-il le regard du spectateur pour
intégrer sa psyche et son inconscient à l'élaboration
et à l'identification au drame? Nous nous référerons
ici au très intéressant article d'Edward Lowry («Genre
and Enunciation: The Case of Horror (1)») ébauchant
un modèle psychanalytique de la construction spectatorielle
du film d'épouvante.
La construction narrative:
La peur de l'«Autre» et l'irruption de l'irrationnel
Tout d'abord, Lowry insiste, comme nous venons de le faire, sur
l'effet superficiel de la recherche iconographique. Il privilégie
plutôt ce que l'étude de la narration et de ses modes
d'énonciation peuvent apporter à la compréhension
du genre et de sa genèse. Selon lui, le cinéma d'horreur
fonctionne d'abord sur le motif narratif de la menace du «monstre»,
de l'étranger, celui qui ne fait pas partie de notre monde
et qui menace ses conventions. Citant les recherches de Robin Wood,
Lowry dégage les deux principales structures que l'analyse
structurale arrive à offrir au genre. D'abord, (1) le film
d'horreur permet l'expression de la «menace» comme signifiant
d'une variété de conflit avec l'«Autre»
(autre sexe, autre culture, autre classe, etc.); (2) le genre permet
l'expression des deux pôles de valeurs immanents du conflit
puisque la narration joue à la fois avec l'identification
à la victime et l'identification au «monstre»,
à l'agresseur. THE EXORCIST n'échappe pas à
cette structure (particulièrement la première phase
de cette structure) et la peur de l'«Autre» qu'il exprime
n'est pas sans rappeler la société et le contexte
historique d'où le film émane, soit d'une Amérique
paranoïaque et protectionniste où l'«Autre»,
l'«Étranger», venant d'un «ailleurs»
irrationnel (Merrin ramenant le Mal de l'Irak, un monde que Friedkin
type immédiatement comme étant un univers étrange,
mystérieux et menaçant), s'incruste comme un cancer
au coeur même de l'institution américaine par excellence
(la famille). Le film procèdera ensuite par l'ébauche
d'une réinsertion du membre déviant (Regan possédée)
afin de réinstaurer l'ordre de départ dans l'institution
familiale. Ce mécanisme narratif des plus simples est bien
connu non seulement du cinéma d'horreur, mais également
du Western (la menace indienne), de la comédie et de tout
autre genre cinématographique où l'enjeu premier dépend
de la réintégration d'un membre marginal à
l'intérieur du groupe social organisé et sécuritaire.
Mais comme plusieurs films
de sa génération (les années 1960-70), THE
EXORCIST dépasse ces quelques considérations de protectionnisme
politique pour toucher au point sensible d'un monde moderne en plein
éclatement de ses valeurs. Et quoique ce motif narratif est
loin de se limiter au film d'horreur (pensons par exemple à
toute une gamme des «films d'art» d'Antonioni et de
Pasolini, jusqu'à certains films de science-fiction dont
une certaine interprétation du 2001:A SPACE ODYSSEY[1968]
de Kubrick), «l'éclosion de l'irrationalité
dans le monde de l'ordre» constitue certainement le moteur
privilégié du système narratif de l'horreur
(de Mario Bava à Roman Polanski, en passant par certains
films expressionnistes allemands jusqu'au film de Friedkin). Le
récit dépend de la destruction de l'ordre rationnel
par les forces irrationnelles ou par l'émergence de l'étrange
dans un monde de sécurité. L'évolution de la
chaîne narrative dépend alors des tentatives avortées
puis finalement réussies (ou pas) de réinsertion de
l'ordre dans le désordre. Et dans la société
de 1973, après le traumatisme du Viet-Nâm, les démons
de l'Amérique viennent entre autres du féminisme et
de sa culpabilité (voir la culpabilité de Chris, interprétée
par Ellen Burstyn, comme agent destructeur de l'unité familial
et comme moteur de la «psychose» de sa fille), du spiritualisme
et du détachement rationnel et matériel de la vague
hippie, ainsi que de l'écroulement des valeurs morales traditionnelles.
Bref, le cinéma d'horreur, autant dans ses chef-d'oeuvres
que dans ses navets les plus naïfs, fonctionne généralement
sur ce double pallier: (1) la peur de l'«Autre» et l'émergence
de la spiritualité et de l'irrationnel dans le monde contrôlé
de la modernité; (2) l'éclatement des certitudes les
plus immuables pour exprimer un univers où l'impensable peut
toujours se manifester, où notre emprise sur le réel
nous glisse entre les mains. THE EXORCIST, plus que tout autre film
d'horreur de sa génération, exploite ces deux niveaux
inséparables comme fer de lance d'une ébauche de la
mort et de la ré-émergence de la spiritualité
dans l'Amérique moderne. Aussi conservateurs et manichéens
puissent être son auteur (William Peter Blatty, également
auteur du roman), son réalisateur et sa forme, THE EXORCIST,
volontairement ou non, se présente comme un témoin
lucide de la société qui l'a engendré.
Énonciation:
le spectacle sado-masochisme de l'étrange
Certes, les thèmes et moteurs narratifs du cinéma
d'horreur sont généralement simples à saisir
et à ébaucher. Voyons comment les procédés
d'énonciation du genre arrivent à les communiquer
et à les intégrer au hors-champ spectatoriel (le hors-champ,
l'espace du spectateur, étant contrôlé par le
cinéaste, celui-ci contrôle donc la réponse
du spectateur).
Le cinéma d'horreur
fonctionne par procédé d'attraction/répulsion:
Désir de regarder et répulsion face au sujet du regard
(rappelant les théories de Freud sur l'Éros et le
Thanatos, sur l'interrelation entre l'instinct de vie et l'instinct
de mort). Selon Lowry et l'analyse psychanalytique, le spectateur
du film d'horreur est donc un spectateur sado-masochiste. Je cite
Lowry: «Although nearly all narrative films proceed according
to the promise of pleasure and its subsequent postponement [...],
no other type of film depends so thoroughly on a sado-masochistic
relationship between the audience and the film spectacle as does
the horror film. This is exemplified by the fact that the spectator's
relation to the horror film is often quite active - screaming, covering
the eyes, laughing either nervously or derisively. Certainly, this
dynamic relationship does a good deal to account for the genre's
emotional power, the fanaticism of its devotees and its frequent
dismissal as pure sensationalism (p.15)». C'est dire qu'en
présentant à son spectateur le «spectacle de
l'horreur», celui-ci entre dans la salle obscure en pleine
connaissance du fait que le film tentera de le terroriser.
On pense ici au célèbre
article de Laura Mulvey (article d'ailleurs cité par Lowry)
sur la narration et le plaisir visuel du spectateur (2), où
elle définit les deux aspects du regard spectatoriel (narcissique
et fétichiste). Suivant son argumentation, les pulsions scopophiliques
(désir de regarder) du spectateur, produites par l'exploitation
du personnage (généralement féminin) comme
objet de stimulation sexuelle à travers le regard, prendrait
pour Lowry une tournure ouvertement sadique dans le cinéma
d'épouvante: le regardant est placé dans une position
où le spectacle de l'horreur sert la satisfaction d'un désir
payé comptant au guichet. Le spectateur est à la fois
horrifié et fasciné par le spectacle de l'horreur
où la victime, plus spécialement la femme (particulièrement
sexuée dans la majorité des films du genre), est identifiée
à un spectateur qui prend tour à tour le rôle
de la victime et celui de l'agresseur (par la caméra subjective
reliée au regard du «monstre»), dans un jeu constant
de fascination et de répulsion.
Le cas vécu ayant
inspiré le film de Friedkin (et le roman de Blatty), soit
l'exorcisme d'un jeune garçon de la région de Washington
en 1949 est révélateur de ce jeu d'attraction/répulsion
du film d'horreur. En effet, il n'est probablement pas hasardeux
de constater que les auteurs de THE EXORCIST ont remplacé
les souffrances du jeune garçon du fait divers par celles
de femmes (Regan et sa mère). Autant le spectateur s'identifie
aux souffrances de la femme et de sa fillette, autant il prend plaisir
à regarder de façon consentie le spectacle de l'horreur
ainsi que la mutilation et la déchéance des personnages.
De ce conflit entre attraction
et répulsion et de l'incroyable complexe émotif et
psychique qui en résulte, Lowry, citant Freud, explique qu'il
existe parmi nos sentiments d'angoisse une classe d'éléments
réprimés qui ressurgissent. On reconnaît ici
le complexe du double du cinéma expressionniste ainsi que
l'irrationnel et l'étrangeté angoissante afférentes
au cinéma d'horreur moderne. C'est ce que Freud appelle «Un-heimlich»
(inconfortable), en opposition à «heimlich» (caché,
enfermé) et dont la combinaison des deux constitue ce que
la traduction anglaise de Freud appelle «uncanny». Un
sentiment que Lowry, citant toujours Freud, défini comme
étant le moment où l'irrationnel, les croyances et
les superstitions sont vérifiées et réifiées
contre toute loi de la logique rationnelle. Je cite: «a central
conflict in many horror narratives revolves around the difficulties
experienced by the rational (the educated and scientific) in recognizing
and dealing with irrational (vampirism, lycanthropy, walking corpses,
..., demon possession), and that in any case the monstrous almost
invariably represents the illogical and unexpected assertion of
death. This, of course, marks the genre as an ideal site for the
generation of the uncanny (p.17)».
Ce sentiment d'étrangeté
et d'inconfort irrationnel est produit par différentes conventions
génériques et est le lot de presque la totalité
du cinéma d'horreur. C'est ce «climat» annoncé
par l'angoisse des violons, par la caméra particulièrement
nerveuse, insistante ou silencieuse, par les décors et le
travail discontinu de la photographie, par le montage eisensteinien
des attractions pour créer une réponse émotive
conditionnée aux images (le cinéma d'horreur, comme
la théorie du montage d'Eisenstein, ne repose-t-il pas sur
une série de moments d'«attraction» émotive
ou de «spectacle» de l'image, indépendants du
fil narratif mais essentielle à l'affect et la réponse
émotionnelle du spectateur...). Bref, du traitement de l'image
et du son découle une impression d'inconfort et d'incertitude.
Un sentiment que quelque chose va arriver, que tout peut se produire
à l'intérieur du monde séparé de sa
logique sécurisante. Un monde où l'irrationnel règne
contre toute attente. Bava, Carpenter, Polanski, Argento, Raimi
(et Friedkin) travaillent tous avec cette notion complexe, ce sentiment
que quelque chose d'étrange se passe dans ce monde bouleversé.
C'est l'expression de l'inconscient libéré, du Nosferatu
sortant de sa crypte et affrontant son double rationnel. Pour Friedkin,
ce sentiment «heimlich/un-heimlich» résulte de
la destruction du hors-champ sécuritaire lorsque Chris monte
au grenier ou lorsque la porte se referme violemment derrière
les exorcistes qui n'ont plus aucun recours possible, aucune communication
avec le monde extérieur et rationnel, mais seulement avec
ce monde de l'irrationnel. On pense également à tous
ces chocs affectifs violents, ces «attractions» où
l'horreur devient spectacle: la masturbation avec le crucifix, la
séance d'hypnose, la rotation complète de la tête
de Regan, les rapides inserts du visages du Démon, la fameuse
musique(«Tubular Bells») de Mike Oldfield et, plus que
jamais dans cette nouvelle version de THE EXORCIST, la «marche
de l'araignée» et la bouche ensanglantée de
Regan. Le court dialogue entre les deux exorcistes (réintroduit
dans cette nouvelle version du film), au moment décisif de
l'exorcisme, peu de temps avant la mort de Merrin, résume
bien l'«uncanny» dont parle Freud, ce sentiment d'étrangeté
où le monde nous échappe, où l'on perd toute
emprise sur nos certitudes:
KARRAS: -«Why this
girl? It makes no sense.»
MERRIN: -«I think the point is to make us despair. To see
ourselves as... animal and ugly. To reject the possibility that
God could love us».
Ou comme le note Lowry: «Indeed,
to the extent that the classical film narrative centers the ego
of the viewer as the source of meaning and coherence, the horror
film is that genre of classical narrative which promises spectators
the occasional sensation of temporary insanity (p.19)».
C'est dire qu'au-delà
du sensationnalisme afférant à son iconongraphie et
ses thèmes, l'étude du film d'horreur, souvent placé
en désuétude comme genre mineur enfoui dans le série
B ou le film pour adolescents attardés (et la production
actuelle ne donne pas nécessairement tort à cette
catégorisation) mérite certainement d'être pris
au sérieux. La redistribution à grand renfort publicitaire
de THE EXORCIST, un film certes très classique dans sa forme
mais non moins percutant par son affect sur la salle obscure, aura
du moins servi à quelque chose: remettre à l'ordre
du jour la problématique et les possibilités narratives
et sociologiques du cinéma d'horreur, dont l'énonciation
et le jeu de construction de sens et de fascination s'opérant
entre le spectateur et le film, constitue peut-être le complexe
émotif le plus puissant et le plus fascinant de la courte
histoire du cinéma.
(1)Publié en 1984
in «Journal of Film and Video», XXXVI, Spring 1984,
p.13-20.
(2)Laura Mulvey, «Plaisir visuel et cinéma narratif»
dans CinémAction, no 67, 1993, p.17-23 (originellement publié
en anglais dans la revue Screen, vol.16, no 3, automne 1975).
THE EXORCIST
États-Unis [1939]
Réalisation: William Friedkin
Scénario: William Peter Blatty
Interprètes: Ellen Burstyn, Max VonSydow, Linda Blair
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