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Introduction
Adapter un roman médiéval à
l'écran représente une mécanique complexe qui
obéit à un ensemble de transformations tout en posant
le problème de la survivance contemporaine du texte ancien
: « comment faire servir le langage, outil traditionnel de
la rationalité, à cette expérience quasi viscérale
de l’illusion ? »(1) Il s’agit du passage de la
plume à l’écran. Afin de mieux saisir cette
traduction complexe et cette métamorphose d’écriture,
sans oublier de réactualiser une légende éloignée
de notre culture, l'idée de départ a été
de créer un scénario(2) à partir du Livre de
Caradoc. Ce conte est issu de la tradition orale médiévale
et d’un substrat celtique et chrétien non négligeable
dont le merveilleux reste une médiation. Il faut préciser
que le scénario s'est inspiré de la version longue
de cette légende, (3) car il existe plusieurs manuscrits
avec des récits courts, mixtes et plus importants. Ce conte
en vers a été écrit par un auteur anonyme à
la fin du XII è siècle. Il constitue la troisième
branche de la Première continuation de Perceval qui fait
suite au texte inachevé de Chrétien de Troyes: Perceval
le Gallois ou le conte du Graal. L'histoire de Caradoc est la branche
la plus indépendante et la plus étonnante de cette
continuation. Ce récit demeure atypique. Il représente
un héros nommé Caradoc devant une situation familiale
complexe. En effet, le héros est pourvu de deux pères.
D'une part, il y a l'enchanteur Eliavrès qui a engendré
Caradoc en séduisant Ysave, la mère du protagoniste.
Eliavrès a donc le statut de géniteur. D'autre part,
il y a le bon roi de Vannes, mari d'Ysave, qui croit être
le père de Caradoc. Ce dernier est en quelque sorte le père
putatif. Mais l'enchanteur fait éclater la vérité
en révélant au héros qu'il est son vrai père.
Ensuite, Caradoc et le roi de Vannes, fous de douleur, punissent
Ysave et Eliavrès en les enfermant dans une tour. Mais, pour
se venger, l'enchanteur et Ysave tendent un piège à
Caradoc : il est attaqué par un serpent qui prend possession
de son corps. Le protagoniste sera délivré de cette
malédiction grâce à l'amour de Guignier, sa
tendre épouse. Tout le travail du scénario a consisté
à transformer l'écriture littéraire, qui se
contente de dire, en écriture filmique créant la future
image en mouvement. Le scénario est paradoxalement une virtualité
concrète du film tout en construisant un programme médiatique
du roman. Celui-ci « constitue donc un lieu de traces et mémoires
qui, réfractant la littérature, réfléchit
le cinéma. Une matrice relevant des frontières entre
la littérature et le cinéma. »(4) Le scénario
représente donc une étape capitale et obligatoire
entre le roman et le film. La légende de Caradoc, riche en
imaginaire et dominée par le merveilleux, se prêtait
à la réalisation d'un script. A cet effet, il a fallu
recomposer l’œuvre initiale et la féerie dont
elle faisait preuve. Trois étapes ont été nécessaires
: réorganiser la plastique de l'espace merveilleux, rendre
iconique la quête du héros par le support filmique
et transposer les mentalités médiévales telles
qu'elles sont décrites dans le roman.
I ) Réorganisation plastique de
l’espace merveilleux
Pour l’aménagement spatiale, il faut
que le scénariste relève dans le roman toutes les
indications de lieux où se déroule l'action. Dans
le conte de Caradoc, la qualité des topoï varie. Il
existe une inégalité quant à la précision
des décors. Les repères géographiques sont
faibles, il apparaît des noms de lieux sans description. Les
villes de Nantes et Vannes sont mentionnées ainsi que des
noms de châteaux tels que Carlion et Qunilli qui appartiennent
au domaine de l'imaginaire arthurien. L‘enveloppe linguistique
et signifiante de ces noms apparaissent dans l’imaginaire
du lecteur seulement sous une forme typographique, d’autant
plus que le texte ne mentionne aucune description. Le château
littéraire n’est qu’un objet de papier. Dans
le scénario, après l’éventuel repérage
photographique des lieux, les forteresses apparaissent sous une
forme analogique et visuelle. Elles deviennent des objets iconiques
qui ont le pouvoir d’intégrer le spectateur dans l’environnement
filmique et de flatter ainsi son savoir encyclopédique. Le
toponyme fictif est « un morphème vide qui entre dans
le texte, mais il est destiné à se charger sémantiquement
à mesure que se développe le film. »(5) Le scénariste
devra donc trouver le moyen d'enrichir son écriture filmique,
afin de mettre en image ces lieux mythiques évoqués
par leur simple nom dans le texte.
En contrepartie, les descriptions sur les realia
sont détaillées voire minutieuses. Les scènes
de cérémonie sont remarquablement décrites.
L'adoubement de Caradoc est riche en costumes et haut en couleurs.
Son couronnement relève de la grâce et de la beauté.
Le jour où il porta la couronne, « il avait une tunique
et un manteau d'apparat taillé dans un drap de soie brodées
de petits pigeons et finement cousu d'un fil d'or. »(6) Devant
une telle précision, le scénariste n'a plus qu’à
ajouter la technique cinématographique et le bon costume
pour mettre en valeur cette iconicité spatiale et festive.
Un plan moyen en contre plongée pourrait dévoiler
le charisme du protagoniste vêtu de son costume cérémonial.
Il est difficile de concevoir un film sur une
légende arthurienne sans château et sans armure. Rien
n'empêche un scénariste de faire des repérages
sur le terrain pour trouver les bâtisses qui créeront
l'atmosphère de féerie. Les châteaux constituent
un pont direct avec le passé. Ils sont les témoins
de la civilisation médiévale. Il faudrait éviter
de créer une rupture entre ce que le spectateur a imaginé
et ce qu’il verra devant l'écran. La pellicule devra
matérialiser l'imaginaire du spectateur ou du moins ce qu’il
en attend. A plus forte raison, lorsqu'il s'agit d'un contexte arthurien,
le public recherche le mythe. Il faut des châteaux qui soient
des symboles de puissance et de grandeur. Pour le scénario,
nous avons pensé au château de Tournemire dans le Cantal
et au château de Montbrun dans la Haute-Vienne. Ils seraient
en quelque sorte l'incarnation de la forteresse typiquement arthurienne
sans utiliser forcément une quelconque reconstitution numérique.
Ces bâtisses contribueraient à magnifier le film tout
comme les armures qui protégeaient également l’homme
médiéval.
Le choix des protections obéit à
deux critères : l'un esthétique, l'autre symbolique.
La forme de l'armure choisie élabore la plastique du film.
Soit on prend des armures sophistiquées comme dans Excalibur
de John Boorman, avec des pièces de forge assemblées
et articulées. Soit on choisit des protections plus simples
dont la cotte de maille (le haubert) et le heaume constituent les
parties principales (voir Perceval le Gallois d'Éric Rohmer).
Pour le scénario, nous prendrions des armures constituées
d'un heaume cylindrique, d'une cotte d'armes d'étoffe recouvrant
le haubert de maille, le tout serré à la taille par
un ceinturon. Elles rappelleraient celles qu'on trouve dans Alexandre
Nevski d'Esenstein : « Comparé aux armures qui lui
succéderont, le haubert, par la souplesse de ses mailles,
suggère quelque épiderme métallique. Le chevalier
endossait une seconde peau, “faisait corps” avec sa
fonction. »(7) Même si la silhouette humaine, reflet
de la personnalité, s’abolissait sous ce double de
fer, le recouvrant, elle prenait sa place et exprimait par les couleurs
un autre être. Celui-ci est de nature symbolique comme un
« supra individu » dont l’apparat traduit toute
sa noblesse. La cotte d'armes de Caradoc pourrait être vermeille.
Cette couleur symbolise le combat et l'amour qui sont les éléments
constituants de la personnalité du héros : «
le rouge vif, diurne, solaire, centrifuge incite, lui, à
l’action ; il est image d’ardeur et de beauté,
de force impulsive et généreuse, de jeunesse, de santé
et de richesse, d’Eros libre et triomphant. »(8) Que
cela soit les châteaux ou les armes, ce sont des décors
qui ont un pouvoir de signification, une force symbolique considérable
et leur utilisation servira à rendre l'ambiance de magie
qui règne déjà dans le roman.
La réorganisation spatiale doit mettre
en exergue cet univers merveilleux dans lequel coexiste et coopère
le monde naturel et le monde surnaturel. En ce sens le surnaturel
ne pose donc pas de problème, il ne constitue pas un mystère
dans le merveilleux pour reprendre les théories de Todorov.
Pour faire jaillir le surnaturel, le scénario recherchera
les mots qui appartiennent au domaine du visible et de l’audible
; c’est à dire les atouts de la perception sensible
que sont l’éclairage, la couleur et la musique. Il
est possible de créer des jeux de lumières sur les
lieux ou sur les êtres magiques. Le rôle de l’éclairage
est déterminant quant à la manière dont on
le place. Un éclairage de profil ou de trois quart peut rendre
un personnage inquiétant, tandis que l’éclairage
de face pourra faire l’effet contraire. Quant à la
couleur, elle devient une annexe de la lumière et la complète.
Il s’agit d’un dosage minutieux et le regard du spectateur
reste souvent absorbé par un ensemble de configurations figuratives.
Elles sont construites par la plastique des teintes : « La
couleur est cette dimension si essentielle de l’expérience
humaine que nous ne songeons même pas à la singulariser
au sein de cette expérience. Tout ce que nous voyons est
coloré, mais précisément pour cela, nous l’oublions
souvent. »(9) Un éclairage de couleur bleutée
ou verte contribuera à donner une allure fantasmagorique
à l’enchanteur Eliavrès, toujours à l’affût
d’un mauvais coup, caché dans les coins sombres, «
les couleurs froides, dont le bleu, agissent dans le sens d’un
éloignement de l’excitation. »(10) L’enchanteur
sournois, personnage lunaire, symbole de mort, échappe toujours
à la vigilance d’autrui et s’oppose en tout point
à Caradoc considéré comme une métaphore
fondamentale du principe de vie. Véritable personnage diabolique,
Eliavrès constitue en grande partie cette présence
du surnaturel.
Tout ce que l’on voit fabrique le spectacle
y compris ce que l’on entend. Nous pourrions utiliser la musique
de Dead can dance qui s’inspire parfois des chants catalans
du Moyen Age. Elle pourrait habiller cette présence du surnaturel
car elle associe étrangeté et féerie avec des
instruments modernes et médiévaux. Le livre de Caradoc
mentionne déjà un univers musical merveilleux dont
l’enchanteur en est le dépositaire : « grâce
à sa magie, il fit venir dans la tour des harpistes qui y
jouaient de la harpe, des jongleurs qui y jouaient de la vielle,
des danseurs qui menaient la danse, et des acrobates qui se livraient
à leur acrobatie. »(11) La musique s’adaptera
à l’univers filmique et illustrera les manifestations
de l’au-delà. Dans Excalibur, à la fin de la
bataille de Salesbières, Arthur grièvement blessé
par Mordred, demande à Perceval de jeter à l’eau
l’épée Excalibur. L’arme blanche retombe
dans la main de la dame du lac et s’enfonce dans les profondeurs.
Pour la plastique sonore et visuelle de la séquence, Boorman
se sert de « La mort de Siegfried et cortège funèbre
» extrait de L’anneau du Nibelung. L’opéra
de Wagner puise ses sources dans les légendes germaniques,
il illustre remarquablement bien le thème de l’épée
qui part dans l’autre monde associé au voyage d’Arthur.
Celui-ci rejoint l’île magique d’Avalon. Paradoxalement
dans ce film « le visuel peut n’avoir comme statut que
celui de prolongement, d’incarnation de la musique. »(12)
Ainsi, le cinéma ne se contente pas de
reproduire un spectacle, il doit être également créateur
de sens ; or ce qui le crée, c' est avant tout le personnage
principal. Le Septième Art devra mettre une fois de plus
tous les atouts au service de l'image héroïque car les
légendes arthuriennes évoquent toujours le récit
épique d'un personnage mythique.
II) Icone héroïque et support
filmique
L’iconicité du héros cinématographique
caractérise d'abord un problème technique. L'objectif
principal a été de créer le processus d'identification
avec la notion de spectateur - héros. Afin de mieux ressentir
les épreuves qu'endure Caradoc, il serait possible de faire
participer le spectateur au film grâce à des jeux de
caméra. Le public serait en quelque sorte dans « la
peau du héros ». Il verrait à travers les yeux
du personnage. Le spectateur - héros demeure le complice,
le double du protagoniste autour duquel s’organise le récit
qui construit une activité d’identification importante.
La dialectique du scénario transformerait le futur spectateur
en sujet actif qui construirait son propre parcours de sens. Dès
lors, « l’œuvre de fiction devient une pile radioactive
de projections - identifications. »(13) Le public aurait la
sensation de s’approprier le monde. Il serait un peu plus
qu'un spectateur sans pour autant être un acteur. Cependant,
celui-ci prendrait par au processus d'individuation et comprendrait
les souffrances du protagoniste par une sorte d’intégration
technique et indirecte au sein du spectacle cinématographique.
Au cours des combats, il arrive que la caméra soit placée
sur l'épaule de Caradoc, ce qui permet d'être tout
près de lui dans l'affrontement. Au fur et à mesure
que les combats défilent, la caméra devient plus stable
: le héros prend de l'assurance et constitue sa personnalité
: procédé que l’on retrouve également
dans le film Chevalier de Brian Helgeland. Caradoc progresse dans
la douleur de l'apprentissage. La caméra valorise ses actions.
Afin de mieux le connaître, il faut comprendre ce qu'il fait
mais aussi ce qu'il dit.
La parole du héros a subi un changement
par rapport au roman. Dans la version en ancien français,
il existe un registre de langage soutenu, car le conte est écrit
en vers : ce sont des octosyllabes. Il est certain que le scénariste
travaillera sur la version en français moderne car la traduction
supprime déjà toutes les contraintes de la versification.
Pour Caradoc, nous avons choisi un registre de langage à
la fois courant et un peu recherché. Langage courant dans
les combats et langage recherché lorsque le protagoniste
séduit la belle Guignier. La parole du héros doit
illustrer le thème de l'amour courtois sans pour autant être
trop précieux. Le discours du héros est destiné
à l'oral pour le film, mais il reste encore sur papier car
le scénario n'est qu'écriture. Il s’agit d’un
style non littéraire car les mots sont sous l'emprise de
la maîtrise cinématographique. La création des
dialogues demeure un problème technique, mais elle soulève
une difficulté qui relève de la subjectivité.
D'un scénariste à l'autre, les dialogues
pourront être différents surtout lorsqu'on invente
des répliques qui ne sont pas dans le texte. Le scénariste
reste libre de respecter ou de s'éloigner du roman. Le plus
important consiste à trouver une adéquation du langage
et des actions du personnage mises en images. Les dialogues s'harmonisent
avec le visuel ce qui implique un choix esthétique.
Tout contribue à établir autour
du héros une iconicité visuelle et mobile. Elle se
caractérise par le mouvement du champ et par le mouvement
dans le champ. Précisons que le champ représente ce
que l'on voit sur l'écran. Quant au mouvement du champ, il
s'agit de la caméra qui se déplace et qui crée
la dynamique du film. Dans le roman, les combats à l'épée
et à la joute sont nombreux, or les mots que nous lisons
ne bougent pas. On imagine qu'il y a de l'action mais le livre reste
un support statique d'autant plus que la langue est éloignée
de notre culture contemporaine. A contrario, le cinéma dispose
de tout un apanage technique pour mettre en valeur cette action
qui évolue en permanence : nous sommes dans le film d'aventures
voire d’heroic fantasy compte tenu du registre merveilleux.
Par exemple, le mouvement du champ pourra se caractériser
par un travelling qui accompagne Caradoc pendant les scènes
de joute. En résumé, le mouvement du champ traduit
l'image mouvante autour du protagoniste. Le héros se déplace
également à l'intérieur de l'image : il s'agit
donc du mouvement dans le champ. On crée finalement une sorte
de chorégraphie à l'intérieur du cadre. Il
n’est pas question de faire un ballet mais de montrer les
déplacements et les pérégrinations du héros
au cours des combats. Ils représenteraient la danse de la
souffrance qui conduiront le protagoniste à la victoire.
L'ensemble du support filmique construit le mythe
du héros. Il reprend ce que contenait le roman, il exprime
le désir d'héroïsme, l'arrachement à la
banalité de la vie, la supériorité sur le reste
du monde mais surtout la réalisation éclatante de
soi. Cette légende est une quête. En passant du roman
au scénario sa structure reste identique. Le protagoniste
incarne le problème de la recherche de soi, de la construction
de la personnalité. Tout récit contant l'histoire
d'un héros peut être considérée comme
une parabole. Caradoc est une métaphore du parcours initiatique
de la vie, seuls les événements changent. Ils sont
embellis par le merveilleux de manière à ce qu'on
les retienne : « Ce n’est pas un hasard si le merveilleux
joue un si grand rôle dans les romans courtois. Le merveilleux
est profondément intégré à cette quête
de l’identité individuelle et collective du chevalier
idéalisé. »(14) De plus, le parcours de Caradoc
est double : il s'agit d'une part de l'accomplissement de la personnalité,
et d'autre part, c'est également la recherche de l'autre,
de l'être aimé. La belle Guignier représente
la complémentarité du héros. Sans l'intervention
de celle-ci, le protagoniste n'aurait jamais été libéré
du serpent maléfique : elle se sacrifie pour lui. En effet,
Caradoc est plongé dans un cuveau de vin et Guignier reste
immergée dans un cuveau de lait pour la conjuration. Elle
pose le sein droit sur le bord pour attirer le serpent. Le reptile
maléfique se détache de Caradoc. Le chevalier Cador,
ami du héros et sœur de Guignier, tue le serpent d’un
coup d’épée. Outre le symbole du péché
de la chaire avec le serpent, le vin complète métaphoriquement
le thème du lait. Le premier caractérise un élément
psychique de supériorité, de force et de vie masculine.
Le second, symbole maternel évident, possède des vertus
curatives, il est l’équivalent d’une boisson
d’immortalité. Il s’agit d’une manifestation
érotique du Graal : « Le symbolisme sexuelle de l’objet
Graal est [ …] une coupe, et comme telle, elle est l’image
du sein dispensant la nourriture. »(15) La conjonction du
lait et du vin exorcise donc le serpent. L’Eros domine cette
scène avec le rouge et le blanc : thématique que l’on
retrouve dans tout le conte.
Cette quête en deux étapes simultanées,
construction de la psyché du héros et recherche de
l’être aimé, représente la matrice du
chevalier errant. Par rapport au roman, la quête évoquée
dans le scénario est plus difficile. Ce dernier ajoute des
épreuves qui n'existent pas dans le texte. Cependant, elles
ne modifient pas pour autant la structure du récit. Il arrive
simplement que des faits fassent l'objet de quelques phrases dans
le roman. L'enfance du protagoniste est à peine esquissée
tandis que le scénario lui consacre plusieurs scènes.
Seule une phrase au début du conte présente la jeunesse
du héros : « C’était un homme jeune au
comble de sa fortune mais il n’était pas marié.
»(16) Il existe donc une dilatation de la vitesse du récit
pour le script. Une succession de plans dévoile Caradoc,
tout jeune, qui apprend à se servir d'une épée
pour sa formation de chevalier. Au cours de l'entraînement
il se blesse, le tissu blanc de son vêtement s'imprègne
de sang. Il ne porte pas d'armure car il n'est pas encore chevalier.
Il existe un contraste entre le blanc, symbolisant la naïveté
et l'inexpérience du héros et le rouge qui représente
toute la douleur de l'apprentissage. En voyant progressivement le
tissu changé de couleur, la transformation psychologique
de Caradoc se réalise. Il s'affranchit du monde de l'enfance
pour devenir un homme. Les épreuves restent formatrices.
A la différence de l'homme moderne, le chevalier subissait
beaucoup plus d’épreuves physiques : il cherchait l'aventure.(17)
III) Transposition des mentalités
médiévales
Il y a donc fallu transposer les mentalités
médiévales telles qu'elles sont décrites dans
le roman. En ce temps là où la chevalerie était
puissante, les seigneurs prenaient la vaillance pour devise et la
courtoisie comme idéal de vie. L'une étant la compensation
de l'autre dans ce monde de violence. Le courage au combat et l'éthique
courtoise étaient reconnus comme les deux piliers de cette
chevalerie. Excalibur, adapté du roman de Thomas Malory La
mort du roi Arthur, exalte la vaillance et les prouesses de la chevalerie.
Dans le film de John Boorman, Arthur et Lancelot sont prêts
à se battre à mort pour Guenièvre sans reculer
devant l'affront. Chacun défend son honneur et sa réputation.
La technique de combat est d'ailleurs au service de la vaillance.
La lutte se déroule en deux phases. D'abord à la joute
: le chevalier tient fermement sa lance calée sous l'aisselle,
et transforme la vitesse du cheval en puissance d'impact pour désarçonner
l'adversaire. La deuxième phase demeure le combat à
l'épée dans lequel les armures sont mises à
rude épreuve avec les coups de taille et d'estoc : «
Quel spectacle alors que la mêlée des chevaliers !
Que celui de la terre ébranlée, des lances brisées,
des épées en action, des mains et des points coupés,
des écus percés, et des hauberts percés aussi
! Le fer passait à travers. Les heaumes d’acier étaient
fracassés et fendus. »(18) Le champ lexical du combat
reste une constante de la littérature médiévale,
constante que l’on retrouve dans les productions cinématographiques.
Le film Excalibur relate la violence de l'âge médiéval
et la courtoisie représente une autre mentalité que
le scénariste illustrera s'il veut rester fidèle à
l'esprit du roman arthurien. Lorsqu'un chevalier avait fait choix
de la personne qui devait être un jour sa compagne, il s'efforçait
de mériter son estime par ses exploits et ses vertus. L'idée
de lui plaire était un nouveau stimulant qui doublait sa
valeur et lui faisait affronter les plus grands périls :
« Sans combat, le chevalier errant perdait sa raison d’être.
[…] Bien des passages lui sont ouverts par la joute ou l’épée
; même les aventures féminines ou merveilleuses auront
pour source ou pour conséquence une démonstration
de vaillance. »(19) Par exemple, Tristan l’amoureux,
chevalier mythique, s’élance sur son destrier pour
sauver Iseult, alors que le roi Marc, son mari, veut la juger suspectant
qu’elle le trompe : « l’amour chevaleresque est
une voie d’éveil. »(20) Perceval dans le film
de Rohmer n'hésite pas à défendre sa bien-aimée,
la nièce de Gorneman de Gorhaut contre le mauvais chevalier
Anguingueron qui veut s'emparer de son château. Perceval est
un chevalier courtois qui combat pour sa dame, à qui il doit
le service d'amour. La courtoisie, en apparaissant, donne un style
à l’amour. C'est une nécessité sociale
d'autant plus impérieuse que les mœurs sont violentes.
Caradoc dans le livre et le scénario met sa vie en danger
pour sauver la belle Guignier. Sa courtoisie est irréprochable
: « Parmi la foule nombreuse des héros arthuriens,
Caradoc Briebaz et sa femme aux multiples prénoms sont l’un
des couples les plus anciennement liés par la tradition littéraire
et par leur inaltérable fidélité. »(21)
Le fait que les épreuves du chevalier passent par toute une
série de merveilles, qui aident ( les auxiliaires magiques
) ou de merveilles qu’il faut combattre ( Caradoc contre le
serpent), a conduit la quête de l’identité du
chevalier dans l’amour courtois à être en définitif,
elle même une merveille. Guignier se fait enlever par un chevalier
discourtois nommé Aalardin du lac et Caradoc la libérera.
La vaillance et la courtoisie sont deux valeurs indissociables.
Vantées sans cesse dans la littérature, elles finissent
par faire de la chevalerie une forme de civilisation, un mode de
vie, une mentalité.
Cependant, en décrivant un scénario,
on peut être tenté de s'éloigner de ces mentalités
médiévales. Il y a un tel écart de culture
entre le romancier du XII è siècle et le scénariste
d'aujourd'hui qu'il n'est pas rare d'attribuer des pensées
modernes à des gens qui raisonnaient selon d'autres normes
: « L’un des principes essentiels sur lequel se base
l’activité d’un auteur, est celui de vivre en
permanence en “syntonie” avec sa propre époque.
»(22) Notre civilisation moderne est rationnelle depuis le
siècle de Pascal, laissant de moins en moins de place à
l'affectivité. Or, tout le récit traduit l'affect
de Caradoc. Sa vie est chargée de plaisir et surtout de douleurs.
Son corps est déformé par le serpent qui le possède.
Le reptile est aussi la métaphore d’un christianisme
oppressant qui châtiait le corps : « La diabolisation
au Moyen Age, de la chair et du corps assimilés à
un lieu de débauche, au centre de production du péché,
enlèvera au contraire toute dignité du corps. »(23)
Même s’il y a une abstinence du plaisir par la punition,
Caradoc reste un hédoniste à la recherche des joies
terrestres que son géniteur réfrène. Il y a
sans doute des résurgences païennes voire celtiques
qui font de ce conte un mélange culturel. Le Moyen Age était
imprégné de christianisme et de paganisme. La raison
ne pouvait dominer et trancher ce conflit, il en résultait
une sorte de culture irrationnelle qui donna un point d’orgue
à ce merveilleux obscur remontant à la nuit des temps
: « c’est à ce fond celtique que le roman arthurien
aurait emprunté les thèmes de la quête ou de
la reconquête d’objets merveilleux dans l’autre
monde, ou une atmosphère de défis, de vendettas mettant
l’honneur en cause. »(24) Par conséquent, on
ne pouvait pas attribuer au protagoniste des pensées rationnelles
et réfléchies dans le scénario. Il est sous
l'emprise de la pulsion et de la vengeance. Il a des réactions
passionnelles voire primitives. Caradoc, par exemple, n'hésite
pas à punir sa mère et son géniteur Eliavrès.
C'est un héros avec un tempérament parfois brutal
qui trahit le comportement d'un homme soumis à la dureté
de son époque. Paradoxalement, le rôle d’Eliavrès
peut être considéré comme positif. Il est à
la fois opposant et adjuvant de quête et surtout il donnera
une excellente réputation à ce chevalier : «
Si on compare la contribution des deux pères à la
vie de Caradoc, on voit que celle d’Eliavrès est beaucoup
plus importante que celle du roi de Vannes. L’enchanteur donne
à Caradoc la vie, la certitude d’être aimé,
la gloire et un nom propre. »(25) Etre un bon chevalier faisait
partie des mentalités médiévales. Caradoc réalise
de merveilleux exploits et d’innombrables prouesses : «
Sa réputation s’en accrut considérablement au
point que l’on disait que, des chevaliers du roi Arthur, Caradoc
était le plus glorieux et le plus vaillant. »(26)
A l’inverse, d’autres scénaristes
iront plus loin et prendront le contre-pied de l'éthique
courtoise. La chevalerie décrite dans les romans arthuriens
reste mythique et embellie. La réalité devait être
différente même si la courtoisie imprégnait
les mentalités : « En mesurant l’idéal
chevaleresque aux exigences les plus banalement quotidiennes de
la vie, ce jeune chevalier connaîtra vite quelle difficulté
il y a à affronter le rêve à la réalité.
»(27) Colo Tavernier dans La passion Béatrice nous
donne une autre vision du Moyen Age. François de Cortemart
est un seigneur qui incarne l'antihéros arthurien par excellence.
Il est discourtois, loin de toutes générosités,
il viole sa fille. Bien qu'il soit vaillant dans les combats il
tue pour piller. Il se comporte comme un soudard. Précisons
que le scénario de Tavernier reste une pure création
ne s'inspirant d'aucun roman médiéval.
Conclusion
L'ensemble de ces transformations qu'implique
la création du scénario, fabrique un écart
plus ou moins variable entre l'écriture littéraire
et l'écriture filmique. Il a été parfois nécessaire
de s'écarter du roman en raison des problèmes techniques
et des choix esthétiques qu'ordonnaient sa restructuration.
Il a fallu trouver des décors, mettre en évidence
l'image héroïque et reconstituer l'esprit de ce roman
arthurien dans lequel se mêlent les mythes et les réalités
médiévales. L’adaptation reste une « transversalité
» culturelle. Du Moyen Age à aujourd’hui, elle
construit la « transtextualité » du merveilleux.
Que ce dernier soit littéraire ou cinématographique,
il s’inscrit dans l’historicité et la tradition
du conte. La transformation du merveilleux pour le Septième
Art relève des grandes mutations culturelles notamment par
rapport à la vie quotidienne et à l’investissement
du monde naturel par un monde surnaturel. L'écriture du scénario
traduit une stratégie de la perception du roman pour le film.
Cette écriture sémiologique devra se métamorphoser
en Story-board qui est une mise en image du scénario sous
forme de bandes dessinées. Mais le scénario reste
surtout un outil de travail pour les différents intervenants
sur un plateau de tournage. Il offre à chacun d'eux une réinterprétation
de l’œuvre littéraire. Le scénario de Caradoc
devient un pont entre deux cultures. Il y a la tradition orale et
médiévale ainsi que l’écriture médiatique
exaltant la résurrection du roman arthurien : « Réfléchir
sur la transformation filmique est probablement un retour à
une certaine tradition littéraire, qui permet de comprendre
le monde comme une représentation de plus en plus médiatisée
avec ses forces et ses faiblesses. »(28)
Notes
1- CLERC (J.M.).- L’adaptation cinématographique et
littéraire, Paris : Klincksieck, 2004, p. 15.
2- Le scénario est disponible à la bibliothèque
universitaire de Limoges : La légende de Caradoc, adaptation
au cinéma d’un conte en vers médiéval
: scénario et commentaire.
3- Il s’agit du manuscrit E qui a été édité
par W. Roach et R.H. Ivy in Continuations of Perceval, tome II,
Philadelphie : American Philosophical Society, 1965. Cette version
a été traduite par Michelle Szkilnik, cf. supra ouvrage
collectif, La légende arthurienne : le Graal et la table
ronde.
4- LAROUCHE (M.).- L’adaptation filmique, in Protée,
Chicoutimi, printemps 1997, p. 31.
5- GARDIES (A.).- L’espace au cinéma, Paris : Méridiens
Klincksieck, 1993, p. 77.
6- COLLECTIF.- La légende arthurienne : le Graal et la table
ronde, Paris : Laffont, 1991 (Le livre de Caradoc ), p. 498.
7- SANSONETTI (P. G.).- Graal et alchimie, Paris : Berg international
éditeurs, 1993, p. 29.
8- CHEVALIER (J.) et GHEERBRANT (A.).- Dictionnaire des symboles,
Paris : Laffont, 1982, p. 832.
9 - AUMONT (J.).- Introduction à la couleur : des discours
aux images, Paris : Colin, 1994, p. 116.
10- DURAND (G.).- Les structures anthropologiques de l’imaginaires,
Paris : Dunod, 1992, p. 165.
11- Le livre de Caradoc…op. cit., p. 473.
12- COLLECTIF.- Musiques et images au cinéma, Presses Universitaires
de Rennes, 2003, p. 121.
13- MORIN (E.).- Le cinéma ou l’homme imaginaire, Paris
: les éditions de Minuit, 1995, p. 103.
14- LE GOFF (J.).- L’imaginaire médiéval, Paris
: Gallimard, 1985, p. 21.
15 - MARKALE (J.).- La femme celte : mythe et sociologie, Paris
: Payot, 1992 , p. 248.
16- Le livre de Caradoc…op. cit, p. 437.
17- Le trésor de la langue française précise
que le substantif « aventure » au XII è siècle
désigne ce qui arrive inopinément à quelqu’un,
ce qui advient par hasard, par accident. La notice précise
que « l’aventure de chevalier » correspond à
une équipée de chevaliers errants, en quête
d’épreuves imprévues et difficiles, souvent
rehaussées de merveilleux. Aujourd’hui, le roman et
le film d’aventures sont construits sur des intrigues riches
en péripéties. Cf. COLLECTIF.- Le trésor de
la langue française : dictionnaire de la langue du XIX è
siècle et XX è siècle. Paris : C.N.R.S., 1974,
p. 1079.
18- Le livre de Caradoc…op. cit., p. 468.
19- CHÊNERIE (M.L.).- Le chevalier errant dans les romans
arthuriens en vers des XII è et XIII è siècles,
Genève : Droz, 1986, p. 277.
20- MAROL (J.C).- Le fier baiser : aux sources de l’amour
chevaleresque, Gordes : Edition du Relié, 2001, p. 44.
21- BAUMGARTNER (E.).- Caradoc ou la séduction, in Mélanges,
Nice : A. Planche, 1984, n° 48, p. 61.
22- CUCCA (A.) et FOTI (P.).- L’écriture du scénario,
Paris : Dujarric, 2001, p. 22.
23- L’imaginaire médiéval…op. cit., p.
139.
24- Le chevalier errant dans les romans arthuriens…op. cit.,
p. 55 - 56.
25- SZKILNIK (M.).- Les Deux Pères de Caradoc, in Bulletin
bibliographique de la Société internationale arthurienne,
n° 40, 1998, p. 278.
26- Le livre de Caradoc…op. cit, p. 500.
27- DU PUY DE CLINCHAMPS (P.).- La chevalerie, Paris : P.U.F., 1966
; p. 58.
28- VISY (G.).- Le Colonel Chabert au cinéma, Paris : Publibook,
2004, p. 311.
BIBLIOGRAPHIE
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: des discours aux images, Paris : Colin, 1994.
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in Mélanges, Nice : A. Planche, 1984, n° 48.
CHÊNERIE (M.L.).- Le chevalier errant dans
les romans arthuriens en vers des XII è et XIII è
siècles, Genève : Droz, 1986.
CHEVALIER (J.) et GHEERBRANT (A.).- Dictionnaire
des symboles, Paris : Laffont, 1982.
CLERC (J.M.).- L’adaptation cinématographique
et littéraire, Paris : Klincksieck, 2004.
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Graal et la table ronde, Paris : Laffont, 1991 (Le livre de Caradoc
), p. 432 à 532.
COLLECTIF.- Musiques et images au cinéma,
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du scénario, Paris : Dujarric, 2001.
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: P.U.F., 1966 .
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l’imaginaires, Paris : Dunod, 1992.
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Paris : Méridiens Klincksieck, 1993, p. 77.
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in Bulletin bibliographique de la Société internationale
arthurienne, n° 40, 1998.
VISY (G.).- Le Colonel Chabert au cinéma,
Paris : Publibook, 2004.
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