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Dans
le cinéma contemporain, Tim Burton fait figure de questionneur
du générique de film, lieu identitaire par excellence
et a priori peu « réinventé » par les
cinéastes et fort peu étudié par les critiques.
Comment la notion de générique se manifeste-t-elle
dans l’œuvre de Burton ? Et quelles intentions visibles
ou masquées un générique de film peut-il cultiver
et représenter ?
Logotypes sans gêne
Un film de Tim Burton, on le sait, se reconnaît
souvent au détournement du logo inaugural d’une Major
(généralement « Warner Bros », ou «
Twentieth Century Fox »), logo légal semblable à
un tampon administratif ou à une marque au fer rouge industrielle
(1) En refusant de débuter son film après l’apparition
d’un logo (d’un lobby ?), Burton entend affirmer la
supériorité de son film, de son art, de sa griffe,
sur toute marque préfabriquée. Ainsi, lorsque le cinéaste
décide de débuter ses films sur les logotypes (au-dessus
d’eux) en faisant apparaître soudainement de la neige
tombant à même le logo (Edward aux Mains d’Argent,
1991) ou fait passer le logo de la Warner pour une barre de chocolat
(Charlie et la Chocolaterie, 2005), il transforme un symbole, une
multinationale, en objet miniature (à l’image d’une
maison enneigée dans une boule de verre ?) ou en un lieu
réel susceptible de subir des intempéries ou d’être
enveloppé par la magie. N’est-ce pas d’ailleurs
déjà là que s’affichent la fascination
de Burton pour le « design » (signes, sigles, sceaux
familiaux, etc.), mais surtout le lien artistique fondamental qu’entretient
notre réalisateur avec l’industrie du cinéma
aux Etats-Unis ? (2) c’est-à-dire son désir
immédiat de subvertir cette même industrie et son icono-graphie
comme son besoin de croire encore au cirque des Studios et à
leur potentielle magie visuelle ?
Génériques génétiques
Est-ce un hasard si tant de génériques
d’ouverture chez Tim Burton, souvent signées par Robert
Dawson (3), mélangent (dans une confusion parfois étrange)
industrie et artisanat, technologie et bout de ficelles, à
l’instar des machines en approche ou « en formation
» de Mars Attacks ! (1997), des tapis roulant de fabrication
à la chaîne (Edward aux mains d’argent), et des
mécanismes d’usine semblables à des araignées
au travail (Charlie et la Chocolaterie) ? Et lorsqu’il ne
s’agit a priori pas de fabrication (au fond, de genèse,
de génétique, voire même de généalogie
et de destin familial en marche comme dans Batman II, 1992 et Sleepy
Hollow, 1999), Burton nous fait plonger et nous fait « traverser
» (ses génériques sont souvent semblables à
des miroirs de mercure) dans un univers de décors en trompe
l’œil et de miniatures. Il en va ainsi de la maquette
urbaine dans le générique de Beetlejuice (1986), des
vrais faux mauvais décors en carton pâte du générique
de Ed Wood (1995) ou encore des formes et des couleurs d’abord
difficiles à décoder puis compréhensibles:
masque animal pour La Planète des Singes (2001), emblème
en forme de chauve souris pour Batman (1989) ou encore ballon pour
Luau (1982), film étudiant de Tim Burton. Le pouvoir poétique
des génériques de Burton raconte des histoires, des
traversées (portes, grilles, souterrains, etc.), des révélations
(prises de recul), et préparent presque systématiquement
les spectateurs à un monde préfabriqué de faux
semblants et de territoires protégés comme à
un monde de libération et de création – quasiment
tous les protagonistes principaux chez Burton sont d’une façon
ou d’une autre, des créateurs capables malgré
eux (la plupart du temps) de mettre le monde en lumière.
Génériques généalogiques
Pourtant, derrière ces avalanches de propositions
graphiques se trament aussi, en palimpseste recherché et
revendiqué par l’auteur, des clins d’œil
vers d’autres génériques de l’histoire
du cinéma. Se greffe ainsi dans l’incipit de Edward,
l’âme de Saul Bass et son travail sur l’ouverture
de Sueurs Froides (1958) d’A.Hitchcock dans lequel un œil
tourne sur lui-même en spirale (figure mortelle que l’on
dit aujourd’hui si Burtonienne). Sans oublier Spartacus du
même Saul Bass et ses images de sculpture et de mains. De
même, on reconnaîtra dans la présentation du
laboratoire-atelier d’Edward une référence aux
idées graphiques de Ken Strickfaden pour Frankenstein (1931),
film réalisé par un membre de la famille artistique
de Burton, James Whale. Par ailleurs, l’idée d’un
générique dont on ne comprend qu’à la
fin ce qu’il représentait, sillonne l’histoire
du cinéma et se retrouve entre autres dans l’ouverture
d’un film tel que Station 3 (1965) de John Sturges (où
l’exploration des tissus sanguins s’avèrent au
final l’image d’un nœud d’autoroutes). Quant
aux détournements du logo inaugural, Burton est aujourd’hui
copié et digéré par l’industrie (peut-on
d’ailleurs encore parler aujourd’hui d’audace
ou de résistance quand il s’agit de détournement
de logo ?) mais cela ne date pas d’hier. Après que
des logos aient été remaniés spécialement
pour certains films (le Robin des Bois de M.Curtiz, 1938 ou encore
Les Dix Commandements de C.B.dMille, 1956), on se rappellera l’avènement
des vraies transgressions de logotypes avec des films comme La Souris
qui rugissait de Jack Arnold (1959) dans lequel une souris faisait
fuir la mannequin mascotte du logo de la Columbia. Mais il y a indéniablement
dans l’approche des génériques et des logos
chez Burton une volonté manifeste de cultiver une filiation
familiale, spirituelle. Ses génériques sont bien souvent
de véritables arbres généalogiques dans une
vaste forêt hollywoodienne a priori industrielle et sans mémoire.
Le style Burton
Ironiquement, dans Sleepy Hollow, ce sont précisément
sous l’apparence de feuilles d’arbres que des noms d’interprètes
tombent lentement dans la forêt. Cela reste probablement d’ailleurs
un des meilleurs génériques du cinéaste, ceux-là
si souvent teintés de mélancolie. Mais on vénère
aussi les ancêtres chez Burton lorsque celui-ci associe visuellement
les génériques avec des cimetières : hommage
aux tombeaux génériques d’Ed Wood dans le film
éponyme de Burton, ou encore dans son court-métrage
Frankenweenie (1984). Et les musiques de Danny Elfman de compléter
définitivement les génériques filiaux de Burton
– car Elfman est, à n’en pas douter, un «
compositeur générique » à lui tout seul
tant les références musicales traversent son univers
et transcendent par le haut, et en boucles incessantes, les ouvertures
filmiques de Tim Burton. Son irrévérence envers les
logos et son attachement non moins têtu à proposer
si souvent des génériques audiovisuels marquants font
de Tim Burton un cinéaste à part. Mais sa griffe,
c’est aussi à la fin, ce désir affiché
de donner aux génériques une dimension génétique
(cultivant l’artisanat et élevant l’art de la
création au-dessus de tout) et généalogique
(revendiquant sa famille artistique, son identité, et réfléchissant
sa place dans l’histoire du cinéma). Le générique
« à la Tim Burton » c’est une déclaration
d’indépendance et de dépendances, une note d’intention
ou un avant-propos ni trop doux ni trop amer, ou encore, peut-être,
un premier aveu identitaire fort mais nébuleux semblable
à un « coming out » artistique. De là
à affirmer que seuls les grands cinéastes aiment avoir
de grands génériques, c’est un tout autre scénario.
Génériques politiques
Il conviendrait en tout cas aujourd’hui de
penser peut-être davantage la question du générique,
car sa portée esthétique et économique est
loin d’être anodine. Né avec D.W. Griffith et
la montée en puissance statutaire des cinéastes dans
les années 1910, le générique a sans cesse
été marqué non seulement par les rapports de
force internes (« qui doit être crédité
? » et « comment ? ») et politiques: disparition
ou mise à l’écart dans les génériques
d’acteurs Arabes dans des films tels que Pépé
le Moko (1937) ou de scénaristes accusés par le McCartysme
de sympathie communiste. Avec le tournant graphique des années
cinquante et soixante, auquel doit beaucoup Tim Burton, le cinéma
a cultivé pour son économie même, des génériques
plus animés et attractifs (les célèbres ouvertures
des James Bond et autres Panthère Rose) mènent parallèlement
à la création de génériques volontairement
secs et idéologiques, comme ceux inventés par J-L.Godard
(Made in USA, 1966). Aujourd’hui, le générique
de film continue invariablement à mentir, à masquer,
mais aussi à révéler et à résister.
Il est un lieu pivot où origines individuelles et collectives
méritent de s’agiter plus que jamais, à l’heure
de grandissantes carences et luttes identitaires.
Alexandre
TYLSKI enseigne
l'histoire et l'analyse du générique au cinéma
à l'ESAV (Ecole Supérieure d'Audio Visuel), il est
directeur de la revue Cadrage, chercheur au LARA (Laboratoire de
Recherches en Audiovisuel de l'Université Toulouse Le Mirail)
et membre du SFCC Syndicat Français de la Critique de Cinéma.
Découvrir notre site Générique & Cinéma:
http://www.generique-cinema.net/
Notes
(1) le logo marqué au fer rouge d’entrée
de film trouve une représentation littérale dans le
film produit par les Studios Disney « La Ferme se rebelle
».
(2) Au sujet des logos industriels, lire « No Logo »
de Naomi Klein, J’ai Lu, 2004
(3) Robert Dawson, graphiste américain méconnu, a
signé les génériques des derniers films de
Tim Burton de Edward Scissorhands à Big Fish, ainsi que certains
génériques de Michael Mann (Ali), Robert Altman (Kansas
City), Barbet Schroeder (Murder by Numbers, Desperate Measures,
Before and After, Kiss of Death) ou encore Oliver Stone (The Doors,
Born on the fourth of July et Salvador)
RESSOURCES UTILES
Films & DVDs
Longs métrages
2005 LE CORPS DE LA MARIEE/THE CORPSE BRIDE
2005 CHARLIE & LA CHOCOLATERIE/CHARLIE & THE CHOCOLATE FACTORY
*
2003 BIG FISH **
2001 LA PLANETE DES SINGES/PLANET OF THE APES **
1999 SLEEPY HOLLOW ** +
1996 MARS ATTACKS **
1994 ED WOOD **
1993 L’ETRANGE NOEL DE MR JACK/THE NIGHTMARE BEFORE CHRISTMAS
**
1992 BATMAN LE DEFI/BATMAN RETURNS **
1990 EDWARD AUX MAINS D’ARGENT/EDWARD SCISSORHANDS **
1989 BATMAN **
1988 BEETLEJUICE **
1985 PEE WEE/PEE WEE’S BIG ADVENTURE *
Courts et moyens métrages
1998 HOLLYWOOD GUM (Publicité – 30 sec)
1990 CONVERSATIONS WITH VINCENT (inachevé)
1985 THE JAR (TV – 23 min)
1984 ALADDIN AND HIS WONDERFUL LAMP (TV – 47 min) *
1982 HANSEL AND GRETEL (TV – 45 min)
1982 FRANKENWEENIE (25 min) **
1982 VINCENT (5 min) **
Productions
1995 BATMAN FOREVER **
1993 CABIN BOY
1992 SINGLES
1989 BEETLEJUICE : THE ANIMATED SERIES
1985 FAMILY DOG **
DVDs
* disponible uniquement en DVD Zone 1 (USA/Canada)
** disponible en DVD Zone 1 et 2 (Europe)
* + disponible en DVDRom pédagogique français édité
par l’Académie de Nice avec le concours du CRDP Midi-Pyrénées
et de la revue Cadrage. Collection « A propos de… »,
décembre 2005.
Bibliographie
Livres en français / Books written in French
BURTON (Tim), in La Triste Fin du petit Enfant Huître…,
Ed. 10/18, 1999
BURTON (Tim), in L’Etrange Noël de Mr Jack, Ed. Disney,
2000
DE BAECQUE (Antoine), Tim Burton, Ed. Cahiers du Cinéma,
2005
ISMAEL (Jocelyn), in Dr Burton et Mr Tim, Ed. Dreamland, 2003 (épuisé)
SALISBURY (Mark), in Tim Burton par Tim Burton, Ed. Le Cinéphage,
2002
SALISBURY (Mark), in La Planète des singes, Ed. J’ai
Lu, 2001
Livres en anglais / Books written in English
BURTON (Tim), in The Melancholy Death of Oyster Boy…, Ed.
Faber, 1998
FRAGA (Kristian), in Tim Burton : interviews, Ed. University Press
of Mississippi, 2005
HANKE (Ken), in Tim Burton: an unauthorized biography, Ed. Renaissance
Books, 1998
JONES (Karen), in Mars Attacks !, Ed. Titan Books, 1996
MCMAHAN (Alison), in The Films of Tim Burton, Ed. Continuum International,
2005
MERSCHMANN (Helmut), in Tim Burton, Ed. Titan Books, 2000
ODELL (C.) & LE BLANC (M.), in Tim Burton, Ed. Trafalgar Square
Publishing, 2001
SALISBURY (Mark), in Planet of the Apes, Ed. Newmarket Press, 2001
SALISBURY (Mark), in Burton on Burton, Ed. Faber, 2005
SMITH (J.) & MATTHEWS (JC), in Tim Burton, Ed. Virgin Books,
2002
THOMSON (Frank), in Tim Burton’s The Nightmare before Christmas,
Ed. Disney, 2002
WALKER (A.K.), in Sleepy Hollow, Ed. Faber & Faber, 2000
WOODS (Paul A.), in Tim Burton : A child’s garden of nightmares,
Ed. Plexus, 2002
Synthèses et documents pédagogiques (France)
PETAT (J.) & MAGNY (J.), in Batman, Collège au Cinéma
n.112, Ed. BIFI/CNC, 2001
PARRA (Danielle), in Edward aux mains d’argent, Collège
au Cinéma, Ed. BIFI /CNC, 1993
JOUBERT-LAURENCIN (H.) & SCHAPIRA (C.), in Edward aux mains
d’argent, Ecole et Cinéma, Ed. BIFI/CNC, 2000
Collectif, in L’Etrange Noël de Mr Jack, Cahiers du Cinéma
n.486, 1994
Collectif, in Tim Burton : Sleepy Hollow, Positif n.468, 2000
Collectif, in Sleepy Hollow, L’Ecran Fantastique n.194, 2000
CLERGET (Sébastien), in Sleepy Hollow, Lycéens au
cinéma, Ed. BIFI/CNC, 2002
VIMENET (Pascal), in L’Etrange Noël de Mr Jack, Ecole
et Cinéma, Ed. BIFI/CNC
Collectif, in Les mondes étranges de Tim Burton, Positif
n.364, 1991
Ressources Internet
Quelques sites internationaux dédiés à
Tim Burton
WEB FRANCOPHONE TIM BURTON http://www.tim-burton.net/ (France)
SITE PERSONNEL TIM BURTON http://timburton.ifrance.com (France)
TIM BURTON COLLECTIVE http://www.timburtoncollective.com/ (USA)
TIM BURTON DREAM SITE http://minadream.com/timburton/ (USA)
TIM BURTON OFFICIAL WEB SITE http://www.timburton.com/ (USA)
TIM BURTON TOWN http://www.timburtonstown.com/ (Espagne, Spain)
TIM BURTON http://www.tim-burton.tk/ (Espagne/Spain)
Quelques sites officiels de films de Tim Burton
BIG FISH http://www.sonypictures.com/movies/bigfish/ (USA)
CHARLIE http://chocolatefactorymovie.warnerbros.com/ (USA)
CHARLIE http://wwws.warnerbros.fr/movies/chocolatefactory/ (France)
CORPSE BRIDE http://corpsebridemovie.warnerbros.com/ (USA)
MARS ATTACKS http://marsattacks.warnerbros.com/ (USA)
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