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Il est difficile,
à la fois sur le plan sémiologique et esthétique,
de décrire avec précision le burlesque, véritable
nébuleuse au sein de la nébuleuse comique, traversant
des pays, des époques, des arts, des genres, des oeuvres,
des sujets et des styles différents. Mais en circonscrivant
son étude au corpus d'oeuvre de Chaplin et Keaton, il est
alors possible de définir certains lieux communs constitutifs
du genre burlesque dans le cinéma muet. À l'aide,
entre autres, de l'article fondateur de Fabrice Revault d'Allonnes
sur la prémodernité du burlesque, je tenterai donc
d'aménager un terrain d'échange entre l'esthétique
comique de Charlie Chaplin et celle de Buster Keaton, deux des plus
importants pionniers et artistes fondateurs de la comédie
du corps que constitue l'art burlesque.
Le burlesque cinématographique
Mais avant d'élaborer sur les convergences et divergences
entre le burlesque de Chaplin et Keaton, il est bien sûr indispensable
de définir certaines des caractéristiques fondamentales
du burlesque cinématographique.
Tributaire d'une tradition
populaire amalgamée à celle du cirque et de la pantomime,
le burlesque devient genre fondateur dès les premiers balbutiements
du cinéma et échappe aux codes régissant son
élaboration. Petr Král en dira qu'il est un art populaire
et «sauvage» et qu'il conserve naturellement une mémoire
des origines: celles des rites et mythes primitifs qui sont à
la base de toute culture, ainsi que des archétypes de la
pensée qui s'y expriment (Král, p.22). André
Bazin souligne également que le burlesque cinématographique,
en composant avec de nouvelles données spatiales et temporelles
(par opposition au théâtre burlesque), légitima
l'instauration de faits dramatiques nouveaux permettant ainsi la
métamorphose de situations théâtrales qui ne
seraient jamais arrivées sans lui au stade adulte. Mais certaines
conventions et redondances octroieront un attribut générique
au corpus. Le mutisme étant l'une des contraintes du préparlant,
l'accent du gag est alors porté sur la gestuelle, le physique
et le visuel. De plus, la récurrence d'un protagoniste à
la personnalité distincte et aux gestes fétiches particuliers,
revenant épisodiquement d'un film à un autre, favorise
l'implantation d'une sorte de régime spectatoriel permettant
à l'auditoire de s'y retrouver de film en film.
Fabrice Revault d'Allonnes
parlera de confrontations entre le réel, comme l'une des
spécificités du genre burlesque cinématographique,
et le réalisme du cinéma classique (P.40). Formellement,
ce genre mettra en contraste l'effet de distanciation du spectateur,
refusant certaines croyances en la réalité démontrée,
et l'effet de proximité avec le réel matériel
pro-filmique. L'effet de décalage face à la fiction
permet au spectateur d'entrer dans un régime de croyances
face à la réalité étant tout autre que
sa propre conception quotidienne de cette réalité.
L'on admet alors comme véridiques certains trébuchements
diégétiques du cadre réaliste. Dans OUR HOSPITALITY
de Buster Keaton, une mule contraint une locomotive à s'immobiliser.
Au lieu de chasser l'animal, les occupants de la locomotive tassent
le rail pour laisser passer les wagons. Dans MODERN TIMES de Charlie
Chaplin, Charlot tombe dans l'engrenage complexe d'une machinerie
et en ressortira indemne. Mais c'est paradoxalement en jouant avec
ces impossibilités que les auteurs analyseront le réel
en le faisant côtoyer l'univers quotidien du spectateur. Éric
Rohmer et André Bazin, dans leur étude de l'oeuvre
de Charlie Chaplin, souligneront que les rapports avec les objets,
dans le monde fictionnel du burlesque, sont garants d'un ordre ou
d'une essence différente, voire autonome: «La fonction
utilitaire des objets se réfère à un ordre
humain lui-même utilitaire et prévoyant de l'avenir.
Dans ce monde, le nôtre, les objets sont des outils plus ou
moins efficaces et dirigés vers un but précis. Mais
les objets ne servent pas Charlot comme ils nous servent. De même
que la société ne s'intègre jamais provisoirement
que par une sorte de malentendu, chaque fois que Charlot veut se
servir d'un objet selon son mode utilitaire, c'est-à-dire
social, ou bien il s'y prend avec une gaucherie ridicule ou bien
ce sont les objets eux-mêmes qui se refusent, à la
limite, volontairement.» (Bazin et Rohmer, p.23)
L'importance des objets
dans l'univers diégétique se retrouvera donc à
même l'écriture cinématographique. L'inscription
de ceux-ci dans le développement narratif, jonglant de confrontations,
de rapprochements et de dérapages avec les personnages, officialisera
l'importance d'une caméra en plan séquence ample pour
ainsi inscrire le héros dans son propre monde, en contiguïté
spatiale avec ces objets. Fabrice Revault d'Allonnes dira que cette
écriture minimale laisse à toutes choses la chance
d'exister de façon égalitaire puisque n'est pas organisée
de hiérarchie entre les objets présentés (Revault
D'Allones, p.40). Jean-Patrick Lebel rajoutera que les objets, dans
l'univers de Buster Keaton, s'enchâssent à même
le personnage, pour former un être entier: «Au delà
de la beauté du déplacement de son corps dans l'espace,
Keaton, en raison de cette même science de l'intégration
et de la composition des lignes, parvient à s'assimiler des
objets qui deviennent en quelque sorte le prolongement de son corps.»
(p.47)
Nous n'avons qu'à
penser aux locomotives et aux bicyclettes dans OUR HOSPITALITY et
dans THE GENERAL, formant corps avec Keaton et répondant
instinctivement aux besoins de ce dernier. Dans OUR HOSPITALITY,
Keaton pêche sur le bord d'une rivière. La falaise,
en arrière plan, se transformera rapidement en véritable
cascade d'eau. Toujours bien pourvu, il ouvre son parapluie pour
se protéger de l'agression. La chute l'engouffre brusquement,
ce qui le protège de ses poursuivants. La matérialité
ceinturant Keaton forme donc un tout lui répondant. La nature
devient donc, d'une certaine façon, le prolongement involontaire
du corps de Keaton. Par contre, selon Adolphe Nysenholc et sa sémiologie
de Charlot, les objets entourant Charlie Chaplin sont coupés
de leur finalité et leur sens n'est pas intimement relié
à son être. Ce sont des vecteurs dépourvus de
direction (p.59). Et cela est sans doute lié profondément
à sa relation avec le monde. Ayant la capacité de
transformer le monde à sa guise quand la réalité
le freine dans son propre microcosme, il dévie le sens et
la nature de leur matérialité: une cigarette pour
une clé, par exemple.
Le héros
burlesque
Figure de l'ambiguïté dira d'Allonnes, le personnage
du burlesque échappe à la tradition classique du clown
et du bouffon, allié à une image d'enfant, d'adulte,
d'inconscient et de somnambule. D'Allonnes suggérera également
que le héros burlesque soit un personnage qui n'évoluera
guère. J'ajouterais certains bémols en localisant
l'immobilisme de l'être à l'intérieur de l'oeuvre
elle-même. Car il y a effectivement stagnation des attributs
physiques du personnage dans chacune des oeuvres, mais évolution
du caractère de Charlot d'un film à l'autre. Il y
aura également transformation dans sa typologie du gag, passant
d'un gag passif de maladresse en début de carrière,
à un gag subtil d'assimilation et, en toute fin de carrière,
à un gag actif d'agressivité (Voir l'étude
de François Mars).
Tantôt clochard,
vagabond, prolétaire, bourgeois involontaire, évadé
de prison, explorateur, immigrant, pionnier, les héros du
burlesque sont des portraits de l'inadéquation sociale. D'Allonnes
épingle ici quelques caractéristiques communes du
personnage burlesque: «Un inadapté qui peut donc s'adapter
à tout métier, tout milieu social, toute situation,
cependant qu'il demeure inaliénable. Un individu sans vraie
caractérisation psychologique, et qui n'évolue pas,
ne change pas, ne progresse pas, ne prend pas conscience. Cependant
que son rapport au monde est problématique, procède
de confrontations et de ratage.» (p.41)
C'est sans doute ici que
le burlesque de Keaton diffère de celui de Charlie Chaplin.
Keaton est l'icône de l'homme face à l'adversité
du monde, face à la nature, conscient des enjeux vitaux et
contraint aux limites universelles. Parfait amateur, il n'aura que
peu d'emprise sur la vie et la chance guidera la plupart des actions
de son univers. Le meilleur exemple pour illustrer la méthodologie
de son monde demeure sans doute la longue séquence de THE
GENERAL où il est menacé par son propre boulet de
canon. La chance et les replis montagneux viendront à son
secours lorsque le train bifurquera de sa course et que le canon
lancera son projectile dans une autre direction.
Contrairement à
Keaton qui «contrôle» la nature, Chaplin contrôle
l'espace et le temps. Il est l'improvisateur en temps de crise,
celui qui trouve toujours une solution et qui use d'imagination
face aux dangers. Charlie Chaplin, pour sa part, confronte les rapports
sociaux, les rapports entre les classes et critique son monde social.
Le personnage de Charlot agit toujours avec l'innocence d'un enfant,
alors que le cinéaste, lui, agit avec un désir affirmatif
et positif: «Au demeurant, Charlot n'a aucune conscience de
classe et, s'il est avec le prolétariat, c'est objectivement
parce que lui aussi est une victime de la société
telle qu'elle est, et de la police (la répression des grèves
[dans MODERN TIMES], est d'une brutalité qui ne cède
même pas aux actualités de l'époque).»
(Bazin et Rohmer, p.54)
Les différences
entre Keaton et Chaplin s'officialiseront non seulement avec leur
rapport au monde, mais également avec le style cinématographique
leur étant propre. La personnalité et l'éthique
de Keaton engendrent la mise en scène qui, manifestant cette
personnalité et cette éthique, leur donne forme, réalité
et vie. Jean-Pierre Coursodon délimitera la personnalité
cinématographique propre à chacun des cinéastes:
«[Celle de Keaton] apparaît donc comme le produit des
rapports entre la caméra et l'action (construit elle-même
des rapports entre Keaton et le monde). [...] Pour Chaplin, la caméra
n'est qu'un simple intermédiaire entre lui-même et
le spectateur, elle est une présence absente. On pourrait
raconter dans le détail chacun de ses films sans jamais avoir
à se référer au rôle de la caméra,
ce qui est impossible dans le cas de Keaton.» (p.252)
Toutefois, malgré
la pluralité du langage burlesque cinématographique,
il reste que son analyse demeure trop souvent accolée aux
héros de Charlie Chaplin et de Buster Keaton (bien que l'oeuvre
de ce dernier ait tardé quelque peu à se faire reconnaître).
Par contre, le texte de Fabrice Revault d'Allonnes synthétise
bien la théorie du burlesque et s'adjoint parfaitement à
celle d'autres auteurs. En effet, les configurations et l'étude
du burlesque auraient hypothétiquement été
tout autre si nous avions basé notre étude sur d'autres
auteurs, tels Harry Langdon et Mack Sennet, ou bien même sur
la juxtaposition de deux héros burlesques comme Fatty et
Mabel ou Laurel et Hardy. Il sera alors de mise de développer
tout un spicilège d'analyses sur le sujet, sortant du cadre
limité de ses deux principaux piliers, afin de mieux rendre
compte de la diversité et de la position centrale qu'occupe
le cinéma burlesque dans l'histoire du cinéma et dans
ses prolongements postmodernes. Un genre comique et ludique dont
le sérieux n'est désormais plus à prouver.
Ouvrages cités :
-BAZIN, André et Éric ROHMER. Introduction à
une symbolique de Charlot : Charlie
Chaplin (1985), Collection «Ramsay Poche Cinéma»,
Paris, Éditions Cerf.
-COURSODON, Jean-Pierre.
Mise en scène, vision du monde et conscience esthétique:
Buster Keaton (1973), Collection «Cinéma Club»,
Paris, Éditions Seghers.
-KRÁL, Petr. Le
mythe et le rituel dans le burlesque de cinéma : Humour et
cinéma, (1995), Collection «Humoresques», Paris,
Édition Saint-Denis: Presses universitaires de Vincennes.
-LEBEL, Jean-Pierre. Un
grand metteur en scène : Buster Keaton, Collection
«Classiques du cinéma», Paris, Édition
Universitaires.
-MARS, François.
Le gag (1964), Paris, Éditions du cerf.
-NYSENHOLC, Adolphe. Charlot
et les objets - Métaphore et le 'muthe en petit' - L'age
d'or du comique - Sémiologie de Charlot (1979), Collection
«Université libre de Bruxelles», Bruxelles, Éditions
de l'Université de Bruxelles, Faculté de philosophie
et lettres, 1979, 278 pages.
-REVAULT D'ALLONNES, Fabrice.
«Proximité du burlesque» dans CinémAction,
n° 82, 1er trimestre, 1997.
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