
Introduction
Lorsque Chabrol a décidé d’adapter
l’un des chefs-d’œuvre de la littérature
française en 1990, il lançait non seulement un défi
au lecteur-spectateur qui retrouva avec fidélité
les infidélités conjugales d’Emma, mais encore
il réinterpréta Flaubert tout en lui vouant un regard
naturaliste. L’étonnante modernité, qui en
1857 caractérisait Madame Bovary par rapport à la
production romanesque antérieure, touche plus que jamais
notre société. Chabrol fait de ce livre, très
proche de La Physiologie du mariage de Balzac, une étude
analytique des mœurs de province, une scène filmique
de la vie privée. Il reconstruit un bovarysme (1) caustique
et plus réaliste que jamais.
Le cinéaste et l’écrivain
créent finalement une œuvre unique ; plus qu’intertextuelles,
la plume et la pellicule forment une alchimie audio-visuelle qui
permet un va-et-vient fructueux entre deux expressions artistiques
que sont le roman et le film : « Ce que la littérature
peut vraiment apporter au cinéma, ce n’est pas tant
un réservoir de sujets intéressants qu’un
certain sens du récit. Ce qui compte, c’est de dégager
le film du spectacle pour le rapprocher de l’écriture.
» (2) Chabrol confine Emma dans une tradition bourgeoise
et sclérosée que Flaubert décrivait déjà
à merveille, mais il rajoute un passif cinématographique
qui imprègne l’œuvre littéraire, du moins
pour ceux qui décideraient de lire le texte après
avoir vu le film.
En effet, toute la production du cinéaste
se fonde sur la critique d’une société française
qui étouffe et qui se meurt dans la jalousie, dans l’intérêt,
dans les manipulations affectives et familiales. Citons L’œil
du malin, Que la bête meurt, L’enfer, La cérémonie
et plus récemment Le goût du chocolat. Ce dernier
film est une affaire d’empoisonnement dans une famille bourgeoise
qui fait un écho aux frasques destructrices et passionnées
d’Emma. Le cinéma de Chabrol, chargé d’atmosphères
lourdes et oppressantes, rend le roman de Flaubert encore plus
moderne. Madame Bovary à l’écran reste une
femme d’aujourd’hui qui fuit la médiocrité
et la monotonie quotidienne de la vie au foyer sans travail.
Claude Chabrol développe une empathie
ironique sur un tempérament féminin qui se perd
entre ses pulsions et ses intérêts. Tout le récit
filmique est vu sous l’angle de la dérision : l’héroïne
meurt parce qu’elle a des dettes. Ainsi, le cinéaste
respecte l’œuvre initiale. Madame Bovary représente
non seulement l’auteur, évoquons la fameuse phrase
ironique de l’écrivain « Madame Bovary, c’est
moi » (3), mais elle s’adapte implicitement aux intentions
du réalisateur. Le film de Chabrol interprète la
modernité du roman, il la met au goût du jour et
surenchérit l’ironie flaubertienne. Emma à
l’écran sombre entre le pragmatisme et le romantisme.
I) Madame Bovary : « c’est
lui ».
Même si le metteur en scène souhaite
rester fidèle à l’auteur, l’adaptation
n’est pas pour autant une systématisation du roman.
Flaubert ne ressemble en rien à Chabrol ; mais pour rendre
visuel un personnage comme Emma, il faut la posséder par
les mots avant de la mettre en image filmique. Il ne manquait
plus que la caméra au romancier et le livre au cinéaste
pour créer des liens intimes entre ce qui est dit et ce
qui est montré. Chabrol met en spectacle Madame Bovary
répondant au désir de l’auteur de faire vivre
Emma.
Les descriptions de Flaubert sont d’une
telle acuité visuelle que le Septième Art n’a
plus qu’à cueillir les mots pour les mettre en mouvements.
Il les sonorise et crée finalement une cinématique
que tout lecteur souhaitait voir se matérialiser sur l’écran
après l’avoir imaginée pendant une lecture
personnelle. « Lire » nous conduit au « voir
» et Chabrol nous rend visible le lisible : « Et si
l’écrivain peut, lui, entrer dans la tête du
personnage, dans son cœur ou dans son âme, l’adaptation
n’aura pas d’autre solution que de montrer le personnage
agir. » (4) Bien souvent la question de l’adaptation
en terme de fidélité et d’infidélité
est mal posée, car il existe autant de réaménagements
de l’œuvre littéraire qu’il y a de réalisateurs
pour le faire : « Toute perception humaine artistique est
supposée reposer largement sur des conventions. Ces conventions
se basent sur des expériences antérieures situées
dans d'autres œuvres d’art ainsi que dans la vie réelle
en général. » (5)
Dès lors, on relève parfois une
étonnante complicité entre le cinéaste et
l’auteur qui relève d’une conjonction de trois
points de vue dans le cas Flaubert Chabrol. D’abord, toute
la scène du bal est épiée à travers
les yeux de Madame Bovary qui explore la proximité : «
A trois pas d’Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie
avec une jeune femme pâle, portant une parure de perle.
» (6) Il s’agit d’un point de vue subjectif,
d’une « focalisation interne » selon Genette.
En fait, le foyer de la perception coïncide avec le regard
et la conscience d’Emma. Ensuite, Charles Bovary observe
plus sa femme que le bal : « Il marchait de long en large,
attendant qu’Emma fût habillée.» (7)
C’est une « focalisation externe » car Charles
est montré de l’extérieur, comme une enveloppe
vide, sans intériorité si ce n’est le regard
qu’il porte sur son épouse. Enfin l’auteur
oriente sa plume vers une narration omnisciente : « Le cœur
d’Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenant
par le bout des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit
le coup d’archet pour partir. » (8) Bien que Flaubert
en use moins que Balzac, l’auteur connaît tous les
états d’âme de son personnage. Ce lien avec
l’auteur repose sur le fait que Chabrol se fond à
travers les trois points de vues, la caméra devient la
perception de tous ces foyers.
Le réalisateur fait des grands plans
d’ensembles lorsque Emma Huppert ressent ce que Flaubert
a décrit. L’héroïne n’est pas intéressée
par la soirée mais par ce que les autres disent : «
Pour madame Bovary, ce bal est la révélation du
luxe, de ce qui échappe, de ce qui appartient aux autres.
» (9) Cet univers la fascine et l’attriste en même
temps et Isabelle Huppert rend merveilleusement bien cette ambiguïté.
Lorsque Emma a l’impression d’appartenir à
cet univers, les plans s’élargissent dévoilant
la noblesse, sa vie fastueuse et outrancière : on brise
les fenêtres lorsqu’il fait trop chaud. Quand elle
se met à danser, le réalisateur filme le visage
d’Emma et Isabelle Huppert devient radieuse. Chabrol traduit
cette ivresse par un gros plan sur les robes qui tournoient avec
le rythme de la valse. Le réalisateur est en osmose avec
son Emma.
La véritable question est de savoir comment
la caméra rendra l’univers du roman sans pour autant
bafouer « l’horizon d’attente » du spectateur
tout en lui montrant autrement le livre : « la littérature
et l’art ne s’ordonne en une histoire organisée
que si la succession des œuvres n’est pas seulement
rapportée au sujet producteur, mais aussi au sujet consommateur,
à l’interaction de l’auteur et du public. »
(10) Il est vrai que la suprématie de notre culture textuelle
met en porte-à-faux traditionnellement le monde des médias.
Or, il s’avère qu’aujourd’hui, le film
n’est pas une illustration du roman, mais une continuation
de l’œuvre littéraire, rendue accessible à
une population qui passe plus de temps sur l’écran
que sur la page : madame Bovary devient médiatique.
De surcroît, le cinéma est l’héritier
direct d’une tradition romanesque qui avait pour vocation
d’instruire tout en distrayant. Chabrol a bien saisi ce
paradoxe, il nous propulse dans l’affect d’Emma en
feignant d’ignorer ce que le texte laisse entrevoir. Technique
subtile qui montre que le réalisateur ne peut être
indifférent à sa chère Emma, même s’il
la conduit au suicide selon la volonté de l’auteur.
Dans le film, lorsque Madame Bovary lit la lettre de rupture que
lui envoie Rodolphe, elle a non seulement la sensation d’être
perdue, mais elle désire mettre fin à ses jours
: « Le rayon lumineux qui montait d’en bas directement
tirait vers l’abîme le poids de son corps. »
(11) Celle-ci s’est précipitée au grenier,
franchit une fenêtre, passe la tête et semble sur
le point de se jeter dans le vide. Au dernier moment, elle bascule
à l’intérieur. Cet épisode illustre
bien les vertiges du bovarysme romanesque : « Il lui semblait
que le sol de la place oscillante s’élevait le long
des murs, et que le plancher s’inclinait par le bout, à
la manière d’un vaisseau qui tangue.» (12)
Chabrol souhaite encore la voir vivre tout en
annonçant sa fin tragique. On se demande jusqu’à
quel point et avec quel regard paternaliste le metteur en scène
ne désire pas la remettre dans le droit chemin. Perspective
un peu bourgeoise et surtout protectrice que Flaubert laissa de
côté pour nous dévoiler la catastrophe finale
comme une adéquation malheureuse entre le hasard et le
souhait : « elle est donc la première à pâtir
de ce dédoublement constant du désir, c’est
même de cela qu’elle va mourir plus que de l’abandon
de ses amants et de la ruine totale des siens, dont elle porte
toute la responsabilité. » (13) Le réalisateur,
tout en aimant son Emma, la rend contemporaine, mais il la corrige
constamment par le biais d’une caméra quasi-sarcastique.
II) De la plume à l’écran
: modernité et ironie.
Dans le roman tout est ironie : la narration,
le traitement des personnages, le discours. Il existe une forme
d’intériorité discursive dont la portée
ironique repose essentiellement sur le style indirect libre. L’ensemble
caractérise un drame inexorable où l’on n’ose
pas rire pour ne pas pleurer. Ce discours intérieur est
rapporté par un narrateur qui ne peut considérer
Emma comme un être pragmatique, alors qu’elle-même
pensait l’être dans ses lectures dites initiatiques.
Cette dualité que permet le style indirect libre, entre
ce que ressent Emma et ce que pense le narrateur à travers
son point de vue, ruine ironiquement le contenu du discours rapporté.
Ce procédé discursif est purement
littéraire et très difficilement applicable au Septième
Art. L’ironie touche d’abord l’héroïne
dès les premières pages du roman qui réservent
un sort pathétique aux lectures naïves d’Emma
: « Avant qu’elle se mariât, elle avait cru
avoir de l’amour ; mais le bonheur qui aurait dû résulter
de cet amour n’étant pas venu, il fallait qu’elle
se fût trompée, songeait-elle. » (14) D’entrée
de jeu, l’univers de l’héroïne est contaminé
par une mauvaise perception de la vie qui laisse place à
une dérision décuplée « s’appliquant
à des cibles sans cesse renouvelées, et faisant
de tout le roman […], un superbe jeu de massacre. »
(15)
Dans l’adaptation de Chabrol, Charles
Bovary reste aussi niais que son double littéraire, le
pharmacien Homais est à peine plus dégrossi que
dans le roman et Rodolphe, dandy décadent, n’en déçoit
pas moins pour autant Isabelle Huppert. Malgré la platitude
de l’intrique puisqu’il s’agit d’une histoire
banale d’adultère, Madame Bovary, à l’écrit
et à l’écran, proscrit les excès de
l’imagination, de la sensibilité bourgeoise. Ils
éloignent l’individu de la réalité
et sclérosent son esprit au point de le rendre malade.
Madame Bovary est à la fois atteinte de catatonie et de
surexcitation romantique, véritable cyclothymie de l’ennui
: « En de certains jours, elle bavardait avec une abondance
fébrile ; à ces exaltations succédaient tout
à coup des torpeurs où elle restait sans parler,
sans bouger. » (16)
Ce que Flaubert entend par « esprit bourgeois
» est une habitude de pensée qui se fonde sur des
concepts établis et immuables et qui envisage toute chose
d’un point de vue pratique et utilitaire. Nabokov ajoutera
que : « la bourgeoisie pour Flaubert est un état
d’esprit, pas un état de finances. » (17) Avec
ses préjugés, celle-ci rend finalement plus dure
cette vie provinciale qu’elle ne l’est réellement.
La modernité, l’aspect novateur du texte repose sur
le fait qu’il s’insère en plein milieu du XIX
è siècle : l’âge d’or du roman.
Cette œuvre hérite du réalisme
balzacien visionnaire qui dépeint la société
de la Restauration toute aussi bourgeoise que celle de Flaubert.
Elle préfigure le monde naturaliste de Zola qui se noie
dans les tourmentes de l’ère industrielle et elle
rejette les avatars du romantisme hugolien : « Flaubert
n’a pas choisi l’art contre la vie. Son choix, beaucoup,
plus fondamental, est celui de l’authentique contre la copie.
– En tout. Le naturel contre la pose, le personnel contre
le convenu, l’artiste contre le faiseur. N’être
dupe de rien. » (18) Ce roman, loin d’être idéaliste,
nous est d’autant plus accessible que l’ironie subtile
le dégage de toute catégorie rendant le syndrome
du bovarysme plus effrayant. Chabrol transforme le symbole littéraire
en figuratif spectaculaire derrière une caméra aussi
mordante que la plume. Si le réalisateur admire Flaubert,
la raison prend source non seulement sur le fait que Chabrol est
obsédé par Madame Bovary, mais encore il considère
que le romancier cherchait inconsciemment des solutions cinématographiques
aux problèmes de construction narrative.
La description est parfois aussi précise
qu’un plan cinématographique avec une orientation
optique établie. Les premières lignes du roman consacrées
à Charles font penser à un plan rapproché
de présentation particulièrement révélateur
du rôle secondaire qu’il aura dans sa vie de couple
: « Resté dans l’angle, derrière la
porte, si bien qu’on l’apercevait à peine,
le nouveau était un gars de la campagne. » (19)
Là repose toute la modernité de
l’écriture du romancier. Il faut dire que les descriptions
flaubertiennes sont issues de la représentation théâtrale,
Charles Bovary reste déjà dans l’arrière
plan de la scène : « Ce qui est fantastique chez
Flaubert, c’est qu’il a déjà conçu
le scénario ; quand on adapte l’une de ses œuvres
au cinéma, il suffit de respecter ce qu’il a fait
pour être sûr de tomber juste et de rester fidèle
au roman. Il est précis dans les détails de mise
en scène. » (20) Il s’agit sans doute pour
l’auteur d’une sorte de sacrifice qui s’impose
au nom d’un idéal de perfection absolu. Flaubert
passait son temps à récrire les scènes, il
plongeait sans cesse dans les sphères de l’imaginaire.
Chabrol ne fait que prendre le relais, sans pour autant le copier,
il montre aussi bien madame Bovary anéantie par le gouffre
du romantisme. Néanmoins, elle essaye d’y échapper
par quelques retours ponctuels et tardifs à la réalité.
III) Emma au cinéma : entre pragmatisme
et romantisme.
La séquence qui caractérise le
plus cette dichotomie se trouve juste avant la mort d’Emma.
Celle-ci, assommée de dettes ne sachant plus ou donner
son corps et sa tête, supplie Rodolphe de lui prêter
de l’argent. N’étant qu’un profiteur
et un consommateur de femmes, il la renvoie promener de manière
impassible en frôlant l’ignominie : « Je ne
les ai pas, chère madame. », (21) dit-il d’un
air très calme. Tandis qu’Emma devient une proie
fragile, elle s’agite dans tous les sens exerçant
une chorégraphie angoissée du va-et-vient.
Chabrol installe la caméra au milieu
de la pièce du château de Rodolphe et filme en plan
moyen avec un panoramique gauche-droite, droite gauche, les cent
pas d’Emma. Elle déambule de la cheminée au
lit et vice versa. A gauche, à l’endroit où
se trouvent les plaisirs de l’alcôve, une dominante
rouge et or renvoie aux passions amoureuses de l’héroïne.
On retrouve d’ailleurs cette teinte sépia dans le
texte : « Il l’attira sur ses genoux, et il caressait
du revers de la main ses bandeaux lisses, où, dans la clarté
du crépuscule, miroitait comme une flèche d’or
un dernier rayon du soleil. » (22)
Dans sa détresse, elle devient même
lascive, prête à redevenir romantique et le rouge
met bien en valeur la passion et l’éros. Lorsqu’elle
se dirige vers la cheminée, la dominante devient bleue
et trahit la dure réalité et surtout ce qu’elle
convoite : « Tu vis bien, tu as un château, des fermes,
des bois ; tu chasses à courre, tu voyages à Paris…Eh
! quand ce ne serait que cela, s’écria-t-elle en
prenant sur la cheminée ses boutons de manchettes que la
moindre de ces niaiseries ! on peut en faire de l’argent.
» (23) A ce moment précis, Madame Bovary évoque
les contingences pécuniaires, jamais elle n’a été
aussi pragmatique : c’est également une réaction
de survie. D’ailleurs, la cheminée en marbre et la
pendule dorée illustrent le monde matérialiste qu’Emma
est sur le point de perdre. Cette chorégraphie s’accélère
et la tension dramatique devient exponentielle. Durant la séquence
suivante, elle se donne la mort à l’arsenic : c’est
l’acmé.
Les gros plans sur son visage à l’agonie
sont également teintés de bleu et cette couleur
immatérielle traduit non seulement la réalité,
mais elle trahit aussi la punition fatale de ses erreurs. En même
temps, le bleu devient pour Emma la libération de sa folie,
elle quitte le monde en vomissant le poison bleuté. La
dimension métaphysique de cette teinte représente
la métaphore du passage dans l’au-delà, la
montée divine aux cieux éternels : « Des gouttes
suintaient sur sa figure bleuâtre, qui semblait comme figée
dans l’exaltation d’une vapeur métallique.
» (24) Chabrol dépasse l’ironie de Flaubert
en montrant l’horreur suggérée dans le roman.
Emma n’en finit pas de mourir et le cinéaste surenchérit
dans le macabre sarcastique. Le jeu des couleurs déploie
une diatribe aiguisée du monde bourgeois qui oublie l’amour
et les sentiments de toute nature.
Madame Bovary, sans être une criminelle,
demeure une variation de Violette Nozière, jouée
d’ailleurs par la même actrice. Chabrol affronte le
cœur de l’horreur dirigée par la passion : «
cette part obscure de l’être humain, liée au
sexe et à la mort, relève de l’inexplicable.
Tel est aussi le problème du Mal, qui pour certains théologiens,
se traduit par la déroute et l’angoisse de l’esprit
devant le non-sens. » (25) Madame Bovary est peut-être
atteinte d’un mal profond et indéfinissable.
Les mauvaises lectures et interprétations
de Walter Scott ne sont que le catalyseur de l’échec
d’une tradition de la femme soumise au poids de la religion
et aux caprices des hommes dominants : « c’est un
personnage dont le destin est une métaphore d’une
certaine condition féminine et de son indignation. […]
Elle n’a pas les moyens de s’affranchir et c’est
pour cela qu’elle en meurt. » (26) D’ailleurs,
elle n’aime pas son mari et le mariage se change en déroute,
Charles Bovary demeure une incarnation du bourgeois médiocre
et quelconque qui n’a jamais pu satisfaire sa femme: «
La conversation de Charles était plate comme un trottoir
de rue, et les idées de tout le monde y défilaient,
dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion,
de rire ou de rêverie. » (27)
Emma reste un « ange bleu » qui
se rebiffe trop tardivement contre sa cage dorée, mais
elle est avant l’heure une illustration bourgeoise de la
femme et du pantin. (28) Ni romantique ni vraiment pragmatique,
Emma traduit la pathologie du bovarysme : « c’est
une comédienne accomplie, par où peut-être
elle se rapproche de l’hystérique. » (29)
Conclusion
Ce syndrome est complexe, car le lecteur et désormais
le spectateur peuvent voir, d’abord, madame Bovary comme
une victime expiatoire du romantisme haï par Flaubert et
Chabrol. Ensuite, ils peuvent deviner la tension intérieure
de cette femme. Elle s’est battue, d’une part, pour
ne pas être qu’un simple souffre-douleur romanesque
et, d’autre part, pour ne pas incarner la dérision
du modèle à ne pas suivre : « Au moins Emma
a-t-elle, à la différence de ces femmes qui souffrent
et pleurent “dans vingt villages de France à la fois”
l’héroïsme d’assumer cette erreur et de
la pousser jusqu’à ses ultimes conséquences.
» (30) Emma est une aventure féminine qui dépasse
sa condition d’objet pour prendre une revanche, sous forme
de métamorphose à venir, sur cette société
du XIX è siècle essentiellement phallocrate : «
On accusa Flaubert d’outrage aux bonnes mœurs et il
y eut procès, […] il fut acquitté mais ce
fut un procès politique. » (31) D’ailleurs,
l’auteur est d’autant plus moderne qu’il dote
son héroïne de qualités masculines, c’est
du moins ce que soulignera Baudelaire : « Madame Bovary,
pour ce qu’il y a en elle de plus énergique et de
plus ambitieux, et aussi de plus rêveur, […] est restée
un homme. » (32) Chabrol voue aussi un culte à la
femme et la libère inconsciemment du joug phallique et
de ses dangers : Landru en est une expression. Cependant, la figure
féminine chez le cinéaste est loin d’être
passive, coincée parfois dans les familles névrosées,
elle s’émancipe dans Les Cousins. Précisons
dans ce film que l’existentialisme et Sartre sont passés
par-là. Une fois de plus la littérature nous montre
ses secrètes correspondances avec le Septième Art.
Madame Bovary fut l’objet de nombreuses adaptations au cinéma,
les versions les plus connues sont celles de Jean Renoir en 1933,
de Vincente Minnelli en 1949 et de Claude Barma en 1953. (33)
Qu’est-ce que l’adaptation ? Un
lien incontournable entre un texte et un film dont le premier
se transforme selon le bon-vouloir du réalisateur. La nécessité
de montrer les images du texte contraint le cinéaste à
exhiber un spectacle à la fois pour ce qu’il représente
à l’écran, et pour la signification particulière
qu’il est censé apporter au spectateur. Isabelle
Huppert est une Bovary qui renvoie à la matrice originelle
et textuelle : « A l’horizon d’une démarche
littéraire comparatiste s’inscrit […] une réflexion
sur l’interaction des différentes formes d’art.
» (34) L’adaptation est un témoignage de la
confrontation des épistémès du verbe et de
l’image.
I) BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE
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des apparences, Paris : Le Félin, 2003.
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filmique : le film noir américain, Berne : Peter Lang,
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des Belles Lettres, Paris-Caen, 1999, n°36-38.
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Alleur : Marabout, 1990.
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Paris : Dujarric, 1981.
FLAUBERT (G.).- Madame Bovary, Paris : Gallimard,
La Pléiade, tome I , 1951.
GENETTE (G.).- Palimpsestes, Paris : Seuil, 1982.
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Paris : P.U.F., 1990.
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Paris : Stock, 1999.
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Paris : Gallimard, 1996.
ROBERT (M.).- En haine du roman, Paris : Ballard,
1982.
VERSAILLE (A.).- La Bêtise, l’art
et la vie : en écrivant madame Bovary, Bruxelles, Editions
Complexe, 1991.
II) DOCUMENTS VIDEO
Emission télévisée de Hervé
Balsé : Gustave Flaubert, la Bovary au jour le jour, I.N.A.,
1979.
Emission télévisée de Jean-Jacques
Bloch et Roland-Bernard : Bonnes adresses du passé, «
Croisset, pavillon Flaubert : commune de Canteleu près
de Rouen », I.N.A., 1962.
Interview d’Isabelle Huppert in Ex-Libris,
réalisation Renaud Le Van Kim, TF1, 1991.
III) FLAUBERT AU CINEMA
Boulevard et Pécuchet de Jean-Daniel Verhaeghe,
Fr., 1989.
L’éducation sentimentale d’Alexandre
Astruc, Fr., 1961.
ID. d’Eugène Green, titre original
Toutes les nuits, Fr., 2001.
Madame Bovary d’Alexandre Sokourov, titre original Spasi
i sohrani, Russie, 1989.
ID. de Claude Barma, Fr.,1953.
ID. de Claude Chabrol, Fr.,1990.
ID. de Deepa Sahi, titre original Ketan Metha,
Inde, 1991.
ID. de Jean Renoir, Fr.,1933.
ID. de Manoel de Oliveira, Fr., 1993.
ID. de Pierre Cardinal, Fr.,1980.
ID. de Vincente Minnelli, U.S.A.,1949.
Salammbô de Pierre Marodon, Fr.,1924.
ID. de Sergio Grieco, Ital.,1959.
NOTES:
- (1) Le bovarysme est un symptôme névrotique
qui consiste à faire de sa personnalité un artefact,
unissant à des rêves d’élévation
sociale un dérèglement de l’affectivité.
Celui-ci repose sur un sentiment nostalgique et un alanguissement
de l’être.
.- (2) COLLECTIF.- Cinéma et Roman, in La revue des Belles
Lettres, Paris-Caen, 1999, n°36-38, p. 67.
.- (3) L’auteur fait, d’une part, allusion au dédoublement
créateur qui lui apporte le goût amer de l’arsenic
dont se meurt son Emma ; d’autre part, il évoque
le dédoublement critique l’amenant à rejeter
la sentimentalité qui caractérise d’autre
écrits tels que Mémoires d’un fou ou L’Education
sentimentale. Notons cependant que Frédéric Moreau
va s‘affranchir peu à peu de ce sentimentalisme.
L’Education sentimentale est déjà un roman
de la maturité contrairement aux Mémoires d’un
fou qui reste une œuvre de jeunesse.
.- (4) ELIAD (T.).- Les secrets de l’adaptation, Paris :
Dujarric, 1981, p. 43.
.- (5) CATTRYSSE (P.).- Pour une théorie de l’adaptation
filmique : le film noir américain, Berne : Peter Lang,
1992, p. 22.
.- (6) Cf. Pléiade, tome I, p. 338.
.- (7) Ibid., p. 336.
.- (8) Ibid., p. 337.
.- (9) Cf. émission télévisée de Hervé
Balsé : Gustave Flaubert, la Bovary au jour le jour, I.N.A.,
1979.
.- (10) JAUSS (H.R.).- Pour une esthétique de la réception,
Paris : Gallimard, 1978, p. 43.
.- (11) Cf. Pléiade ,tome I, p. 479.
.- (12) Ibid., p. 479.
.- (13) ROBERT (M.).- En haine du roman, Paris : Ballard, 1982,
p. 99.
.- (14) Cf. Pléiade, tome I, p. 322.
.- (15) LAFAY (J.C.).- Le réel et la critique dans Madame
Bovary de Flaubert, Paris: Lettres Modernes, 1986, p. 37.
.- (16) Cf. Pléiade, tome I, p. 352.
.- (17) NABOKOV (V.).- Austen, Dikens, Flaubert, Stevenson, Paris
: Stock, 1999, p.266.
.- (18) VERSAILLE (A.).- La Bêtise, l’art et la vie
: en écrivant madame Bovary, Bruxelles : Editions Complexe,
1991, p. 25.
.- (19) Cf. Pléiade, tome I, p. 293.
.- (20) ALEXANDRE (W.).- Claude Chabrol : la traversée
des apparences, Paris : Le Félin, 2003, p. 54.
.- (21) Cf. Pléiade, tome I, p. 575.
.- (22) Ibid., p. 575.
.- (23) Ibid., p. 576.
.- (24) Ibid., p. 580.
.- (25) MAGNY (J.).- Claude Chabrol, Paris : Cahiers du Cinéma,
1987, p. 155.
.- (26) Propos d’Isabelle Huppert in Ex-Libris, réalisation
Renaud Le Van Kim, TF1, 1991.
.- (27) Cf. Pléiade, tome I, p. 328.
.- (28) Voir le film de Jacques de Baroncelli : La femme et le
Pantin tourné en 1928.
.- (29) GENGEMBRE (G.).- Gustave Flaubert, Madame Bovary, Paris
: P.U.F., 1990, p.87.
.- (30) REY (P.L.).- Madame Bovary de Gustave Flaubert, Paris
: Gallimard, 1996, P. 113.
.- (31) Cf. émission télévisée de
Jean-Jacques Bloch et Roland-Bernard intitulée : Bonnes
adresses du passé, « Croisset, pavillon Flaubert
: commune de Canteleu près de Rouen », I.N.A., 1962.
.- (32) CONIO (G.).- 25 grands romans français, Alleur
: Marabout, 1990, p. 265.
.- (33) Voir rubrique « Flaubert au cinéma ».
.- (34) GENETTE (G.).- Palimpsestes, Paris : Seuil, 1982, p.8.