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 Lors
des tragiques attentats du 11 septembre 2001, de nombreuses voix
se sont élevées
pour dénoncer le cinéma américain majoritaire,
celui des blockbusters (1), accusé d’avoir
inspiré les
terroristes à travers ses multiples mises en scène
d’attentats spectaculaires et meurtriers. Après une
courte période de doute, qui leur fit repousser la sortie
d’un film comme Dommages collatéraux avec Arnold Schwarzenegger,
les studios hollywoodiens, forts du soutien affiché par
la Maison Blanche, ont néanmoins décidé de
ne pas changer une politique de production particulièrement
rentable. En effet, dès le mois de décembre 2001,
l’administration
Bush, dans un soucis plus publicitaire que stratégique,
a organisé des conférences associant experts militaires
et réalisateurs de blockbusters afin de réfléchir
sur les formes éventuelles des futures menaces terroristes
(2). Preuve supplémentaire de cette nouvelle lune de miel
entre Washington et Hollywood, la présence, à la
première
mondiale de La Somme de toutes les peurs (3), du président,
de Donald Rumsfeld et de Condoleeza Rice.
Pourtant, les critiques formulées dans les semaines ayant
suivi la disparition des tours jumelles étaient le fruit
d’une intuition qui, si elle se trompait dans ses conclusions,
se fondait sur une analyse intéressante du cinéma
des blockbusters. En effet, plutôt que de se livrer au jeu,
séduisant, mais futile à propos des relations entre
la fiction et le réel, du « qui influence qui ? »,
il convient d’analyser le contenu idéologique des
films occupants les premières places du box-office américain
et de le confronter à la grille d’analyse du réel
qui semble aujourd’hui dominer l’interprétation
américaine des relations internationales. L’impression
d’être les témoins de la mise en scène
d’une superproduction hollywoodienne s’en trouvera
confortée, notamment si l’on examine avec précision
la manière dont Washington semble désormais envisager
sa place dans le monde.
Le visionnage attentif d’un grand nombre de films appartenant à la
catégorie des blockbusters prouve en effet qu’il existe
un discours idéologique cohérent qui structure la
manière de construire les représentations à Hollywood
depuis la fin des années quatre-vingt. L’abandon analytique
vécu par ce cinéma n’en est que plus intrigant.
Il existe ici une véritable négligence intellectuelle,
qui a consisté à laisser tout un pan du cinéma
mondial, le plus vu et probablement le plus important pour ce qui
est des représentations politiques et sociales les mieux
partagées, aux seuls discours des experts en marketing.
Ainsi, les films américains commerciaux ne sont-ils, dans
leur immense majorité, envisagés par les observateurs
que d’un point de vue économique, comme les produits
d’appel d’une vaste industrie culturelle. Il n’est
donc même pas nécessaire de les visionner pour juger
de leur absence d’intérêt. Malheureusement la
réalité semble aujourd’hui tellement ressembler à ces
fictions abandonnées par la réflexion qu’il
est désormais indispensable d’en faire apparaître
la portée politique.
À
travers notre analyse d’un corpus de près de cent
films (4), trois principaux axes nous sont apparus identiques à ceux
sous-tendant les discours de l’administration aujourd’hui
au pouvoir à Washington. Il s’agit tout d’abord
du manichéisme moral qui s’incarne régulièrement
dans la lutte du Bien absolu contre le Mal absolu, puis du culte
de la puissance technique et économique, véritable
signe d’élection divine pour les héros des
blockbusters, et enfin du mépris de la négociation
et du verbe qui, dans ce type de film, justifie les actions unilatérales
du héros. Trois points dont il est aisé de constater
qu’ils ne sont pas sans rappeler les idées politiques
développées par l’équipe de George Walker
Bush.
L’empire de la morale
La première des grandes caractéristiques du cinéma
américain dominant est sa présentation d’un
univers manichéen dans lequel le héros, facilement
assimilable à la nation étasunienne, doit affronter
un danger menaçant de destruction sa famille, son pays,
et souvent l’ensemble du monde. Même si cette tendance
a toujours largement habité le cinéma hollywoodien
-il n’est qu’à se souvenir de l’impérialisme
rooseveltien (5) exprimé dans les films de Douglas Fairbanks
pour en être convaincu- elle tend désormais à devenir
hégémonique au sein des productions populaires. Il
est en effet fascinant de constater que, dans leur grande majorité,
les blockbusters empruntent leurs sujets aux réalisations
fantastiques et de science-fiction à petits budgets qui
ont fleuri au début des années cinquante. Héritiers
des sérials, ces films appliquaient à merveille la
doctrine Truman du « eux et nous » concernant les pays
communistes. Il est par conséquent frappant de constater
qu’à partir du début des années quatre-vingt-dix,
alors même que les Etats-Unis n’ont plus d’ennemi
crédible sur la scène internationale, les cinémas
du pays ont tous présenté à l’affiche
des productions mettant en scène un adversaire sans merci
devant être détruit par tous les moyens. De la série
des Batman, jusqu’aux films illustrant la chasse de tueurs
psychopathes, en passant par les nouveaux films catastrophes ou
ceux mettant en scène des terroristes, les héros
ont toujours à affronter une incarnation du Mal absolu.
Ils deviennent donc les garants de la survie de la société,
des chevaliers blancs associés à l’idée
du Bien.
Mais l’exemple le plus significatif de ce biais idéologique
se situe dans les films où le héros est le président
des Etats-Unis lui-même. Independence Day de Roland Emmerich
en 1996 et Air Force One de Wolfgang Petersen en 1997 mettent en
scène des chefs d’État opposés à une
invasion extra-terrestre et à une menace terroriste majeure.
Au cours de chacun des récits, l’hôte de la
Maison Blanche est appelé à prononcer un discours
sur la défense de la liberté et sur la nécessité d’une
lutte sans merci pour anéantir les forces du mal. Dès
le 12 septembre 2001, Georges Bush s’adresse au peuple américain
par des mots tous droits sortis de ces films : « Nous
défendrons
la liberté et tout ce qui est bon et juste dans le monde ».
Quelques mois plus tard, il stigmatise les ennemis de l’Amérique
en les désignant par l’expression « Axe
du mal » et
ajoutera que « Dieu n’est pas neutre dans ce conflit »,
donnant l’impression de ressusciter le fantôme des
croisades en additionnant morale, religion et action politique.
Loin d’exprimer une idéologie caricaturale et outrée,
les blockbusters à succès des années quatre-vingt-dix
ont donc donné le ton à un discours qui est aujourd’hui
celui de l’administration présidentielle. À ce
titre, le traitement médiatique des attentats du 11 septembre,
le ton emphatique et apocalyptique venant renforcer le côté visuellement
dramatique des images de l’événement, préparait
le terrain à une réaction forcément spectaculaire
du pouvoir américain.
La vérité de la puissance
Autre aspect commun à l’idéologie développée
dans les blockbusters et à la parole de l’équipe
Bush, la mise en avant de la puissance technique et militaire comme
principale preuve du bon droit et de la légitimité des
actions entreprises. Dans les films dominant le box-office de la
dernière décennie, il existe en effet un véritable
culte de la raison technique. La plupart des intrigues sont ainsi
déterminées par des enjeux techniques, et leur résolution
est de plus confiée à un personnage incarnant la
figure de l’expert. La réponse légitime que
le héros apporte au problème principal justifiant
le scénario est alors celle du professionnel dont la maîtrise
d’un outil perfectionné est la qualité majeure.
Aussi n’est-il pas étonnant de retrouver dans de nombreuses
fictions un type caractéristique de protagoniste, le scientifique
ou le technicien. Initiée dans les films de Spielberg tel
que Les Dents de la mer ou Indiana Jones, la prééminence
de ce type de rôle dans le cinéma commercial américain
se confirme par la suite dans toute sorte de productions. L’expert
exprime depuis 10 ans aux Etats-Unis la quintessence du héros
national. On le rencontre aussi bien sous les traits du savant
dans les films de science-fiction ou fantastiques que sous ceux
de l’avocat ou de l’agent spécial dans les intrigues
policières, ou encore sous ceux du technicien aux connaissances
providentielles dans la nouvelle vague des films catastrophe.
La mise en scène de la puissance américaine, élément
incontournable de la cinématographie hollywoodienne depuis
sa naissance, se vit donc désormais à travers la
célébration de sa domination technologique. Le héros
américain sauve le monde en parvenant à détruire
une comète devant heurter la Terre, en injectant un virus
dans le système informatique d’extra-terrestres belliqueux,
en parvenant à analyser la trajectoire d’un cyclone
géant ou en détournant une coulée de lave
de sa trajectoire meurtrière. Finalement, le pouvoir conféré par
la technique permet d’exercer une hégémonie
de fait sur la planète qui devient dépendante du
bon vouloir américain. Une image d’enfants de tous
les pays fêtant la réussite de la NASA et de l’US
Air Force conclut significativement Armageddon et Independence
Day. D’une certaine manière, la puissance technique
est devenue le nouveau signe de l’élection divine
des puritains de la Nouvelle-Angleterre.
Une certitude similaire, assimilant raison morale et puissance
technique, semble animer certains idéologues aujourd’hui
très écoutés à la Maison Blanche. C’est
parce que les Etats-Unis sont actuellement la seule puissance militaire
capable d’intervenir n’importe où dans le monde
qu’ils doivent régler des problèmes qui pourraient, à une
date plus ou moins lointaine, leur poser problème. La doctrine
de la guerre préventive et celle de l’interventionnisme
pour établir une nouvelle donne au Moyen-Orient découlent
de ce type de logique. L’unique justification valable à la
politique étrangère de Washington est d’agir
parce que la puissance militaire, dont le pays est à cet
instant le seul à disposer, le permet. En gestation depuis
plusieurs années, cette théorie de la puissance qu’Hollywood
a souvent mise en scène inspire désormais le pouvoir
au plus haut niveau.
L’action plutôt que la négociation
Le troisième élément remarquable que nous
avons noté lors de notre étude des blockbusters réside
dans le mépris affiché par ces films pour le verbe
et dans leur culte systématique de l’action. Le spectaculaire
est en effet le cœur et l’âme de ce type de production.
Régulièrement, des scènes tendues et des morceaux
de bravoure ponctuent le récit afin de maintenir l’attention
du spectateur. Or, rien mieux que l’action et ses péripéties
ne conviennent à cet exercice. Il en résulte une
multiplication d’exploits physiques et de prouesses techniques.
Mais, ce qui n’aurait pu être qu’une simple convention
narrative s’est transformé en structure idéologique.
Dans la plupart des récits que nous avons analysés,
la parole et la négociation sont tournées en ridicule,
stigmatisées pour leur inefficacité, voire jugées
néfastes à la résolution des problèmes
justifiant le scénario. Souvent, elles ne font que retarder
inutilement le moment où le héros interviendra pour
détruire la menace. C’est le cas dans tous les films
d’action, mais également dans des productions considérées
plus adultes comme La Firme ou L’affaire pélican dans
lesquelles les discussions ne sont que des obstacles à la
révélation de la vérité qui passe in
fine par l’investigation musclée.
En outre, il se dégage de la majorité des blockbusters
un dédain manifeste à l’encontre de toute forme
de débat. Ainsi, dans Air Force One, Independence Day, Armageddon
ou même Le président et Miss Wade, films mettant tous
en scène le locataire de la Maison Blanche, les réunions
de l’entourage présidentiel débattant à propos
d’une décision sont systématiquement stériles
ou nuisibles quant au résultat escompté. Seule la
décision d’agir d’un homme seul, le président
s’il est un ancien officier et que le problème est
d’ordre militaire, ou un expert de la question à résoudre
si l’enjeu est civil, emporte l’adhésion de
la mise en scène. De la sorte, la légitimité à agir
de toute direction collégiale est fortement remise en cause.
Le Parlement interplanétaire représenté dans
Star Wars Episode Un et Episode Deux est tout à fait symptomatique
de cette tendance. Ce système de gouvernement est en effet
soumis à la volonté de blocage d’une minorité malhonnête,
qui manipule les institutions à son profit et qui empêche
la possibilité de toute action efficace. La justice ne peut
s’incarner qu’à travers l’intervention
musclée d’un homme ou d’une nation incarnant
l’ensemble des valeurs positives.
Ce dernier point est plus difficilement rattachable à la
politique étrangère de Washington. Néanmoins,
certains des idéologues au fondement de la théorie
actuellement appliquée par la Maison Blanche ne font pas
mystère de leur profond mépris pour le reste de la
communauté internationale. De plus, l’unilatéralisme
semble, avec le temps, poser de moins à moins de problème
aux plus hauts dirigeants de l’administration des Etats-Unis.
Il n’est nullement dans notre propos de conclure à une
quelconque influence des blockbusters des années quatre-vingt-dix
sur la politique actuelle de Washington. Nous voulions seulement
indiquer que ces films, réputés sans contenus, développent
une idéologie cohérente qui est aujourd’hui
visible en dehors des multiplex, sur les chaînes d’informations
et dans la presse généraliste. Le grand public américain
et mondial est donc largement familier d’un positionnement
diplomatique auquel il semble néanmoins qu’il accordait
plus facilement ses suffrages lorsqu’il restait sur les écrans
de cinéma …
_________________________
(1) Le terme « blockbuster »
désigne les films américains bénéficiant
d’un budget de production et de promotion très important
(au moins au-dessus de 50 millions de dollars) et qui le jour de
leur sortie nationale sont distribués sur le territoire américain
dans un minimum de 3 000 salles. Certains historiens datent l’apparition
de ces films au début des années soixante-dix, notamment
avec la sortie du Parrain de Francis Ford Coppola. Pour
être encore plus précis, nous ajouterons que d’un
point de vue stylistique ces productions sont marquées par
la recherche de scènes d’action spectaculaires, l’exacerbation
de tout sentiment et la transformation de tout évènement
en une situation de crise potentielle. Leur modèle artistique
se situe donc du côté des films catastrophes et fantastiques
qui se sont affirmés dans les années soixante-dix
comme l’avenir du cinéma populaire.
(2) S. Blumenfeld, « Le Pentagone et la CIA enrôle Hollywod
», Le Monde du 24 juillet 2002.
(3) Film qui met en scène des terroristes dotés d’une
arme atomique menaçant une grande ville des Etats-Unis.
(4) 94 films qui constituent le corpus d’étude de notre
thèse pour les années quatre-vingt-dix, Hollywood
et l’idéal national : de la démocratie
de l’homme du peuple à la technocratie, soutenue
à l’Université Toulouse II en décembre
2002.
(5) Celui de Théodore pas de Franklin.
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