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Jean-Luc Antonucci est architecte, Maître de conférences à l'École Supérieure d'Audiovisuel (ESAV - Université Toulouse-Le Mirail), membre du Laboratoire de Recherche en Audiovisuel (LARA) et a soutenu en 2003 une thèse sur la perspective et le décor au cinéma.
Inaccessible architecture
Après la projection
de ces travaux d'étudiants, Richard Copans présentait
deux de ses films : L'arbre, le livre et l'architecte (1995)
et Le couvent de la Tourette de Le Corbusier" (2003).
Ce dernier, projeté "en première mondiale", fait
partie de la collection "Architectures" produite par Les Films
d'ici. Richard Copans indiquera, lors du court débat
suivant les projections, qu'il a réalisé ce film
en lieu et place de Stan Neumann qui en était initialement
chargé. Le Couvent de la Tourette est un projet de l'agence
d'architecture de Le Corbusier construit à la fin des
années 50 pour l'ordre des dominicains, à quelques
kilomètres de Lyon(1). Conçu pour accueillir une
communauté d'environ
soixante-dix dominicains, le bâtiment qui n'abrite plus
désormais que quelques religieux, est aujourd'hui devenu
un centre culturel de rencontres.
Le film débute
avec des images anciennes en noir et blanc du bâtiment
habité par une communauté alors importante de dominicains
et des plans montrant l'architecte, discutant assis au milieu
d'eux. Ensuite, comme la plupart des autres réalisations
de la série "Architectures", ce film propose de découvrir
le bâtiment et de mieux comprendre quelques-uns des principes
de conception mis en ouvre par l'architecte et son équipe
(Iannis Xenakis, était chef de projet des études).
C'est donc l'analyse descriptive d'une ouvre architecturale qui
entend dévoiler et expliciter certains des liens existant
entre une architecture et son (ses) créateur(s). Ce décryptage
s'organise autour d'éléments de description et
de démonstration associant un commentaire reprenant les
grands axes du parti architectural adopté par l'architecte
avec différents types d'images telles que des vues de
détails d'architecture (plans fixes, travellings et panoramiques),
des séquences avec dessins ou maquettes, des animations
image par image permettant de suivre le mouvement du tracé des
ombres produites par le bâtiment. Les différentes
explications données sont parfois appuyées par
de brèves séquences d'archives dans lesquelles
Le Corbusier énonce ou précise ses choix et réflexions.
Il s'agit donc d'un film sur le bâtiment et son site en
même temps qu'un document sur les marques que la manière
de travailler et les idées de l'architecte, Le Corbusier,
y ont imprimé.
La coïncidence
de cette projection avec celle du travail étudiant présenté en
première partie permet d'opérer un rapprochement
qui donne toute la mesure de la difficulté que constitue
la restitution descriptive d'une architecture en matière
de représentations audiovisuelles. Bien qu'ayant pris
beaucoup de plaisir avec l'un et l'autre film, sans une connaissance
a priori des lieux, la perception de l'ouvrage reste incomplète
et insatisfaisante. Chaque film nous livre, à sa manière,
quelques clés : un certain rapport à la matière
que l'on peut éprouver face à ce bâtiment,
notamment avec le béton brut et les formes qui lui sont
données, pour le premier, les hypothèses de travail
et les choix qui sous-tendent le projet de l'architecte avec
leur inscription dans le bâtiment pour le second. On accompagne
la découverte sensible que nous propose l'un et on suit
avec intérêt les explications de textes, de lignes
et de formes, de l'autre, mais il demeure toujours aussi difficile
de pénétrer l'intimité du bâtiment,
la cohérence des lieux qu'il crée et les rapports
qu'ils entretiennent les uns avec les autres.
Le rapport à l'objet
architectural n'est pas seulement fondé sur la géométrie
et les sensations, il est le produit d'une expérience
personnelle complexe que les représentations audiovisuelles
ne savent pas mieux représenter que les représentations
graphiques traditionnelles de l'architecture. Elles permettent
de traduire des états, des émotions, un point de
vue, mais elles ne renseignent pas mieux sur les caractéristiques
intrinsèques d'un espace ou d'un lieu. En matière
de lecture ou de décryptage de l'espace, elles ne peuvent
donner que des informations parcellaires pour la compréhension
desquelles le plan reste un outil indispensable. Richard Copans
en conviendra d'ailleurs lui-même lors de la discussion
qui suivit la diffusion, son film ne parvient pas à restituer
toute la richesse et la qualité du bâtiment que
l'on peut percevoir lorsqu'on est sur place. Cette distance entre
l'architecture et ses représentations audiovisuelles,
constatée de façon récurrente, contraint à se
demander si le cinéma, et l'audiovisuel en général,
ne sont pas condamnés à passer éternellement à côté de
l'architecture pour ce qui concerne sa restitution figurative.
Au cinéma,
l'écran est la seule échelle de référence.
Ce qui transforme considérablement le rapport du spectateur
aux volumes, à la matière, aux déplacements, à la
notion de proximité ou d'éloignement. Tout est
construit pour être projeté, à plat, sur
un écran fixe. Si les dimensions de ce dernier changent,
l'image obtenue, plus grande ou plus petite, reste homothétique
aux autres et tous les rapports de dimensions dans le plan-image
sont conservés. Sur l'écran, les images fournies
par les appareils de prise de vues sont planes et, en raison
des caractéristiques propres de ces derniers, sont soumises
aux transformations de la perspective centrale qui réalise
la contraction d'un espace à trois dimensions sur un support à deux
dimensions. Les représentations audiovisuelles de l'architecture
n'échappent donc pas aux approximations, aux contraintes
et aux difficultés d'expression des autres techniques
de représentation figuratives de l'architecture. Il est
notamment intéressant de constater qu'à l'instar
des architectes qui utilisent les rendus avec ombres pour exprimer
un volume et animer leurs dessins (plans, élévations
et perspectives), Richard Copans fait appel à un procédé de
même nature pour faire comprendre la volumétrie
du bâtiment et la volonté de l'architecte en montrant, à grande
vitesse, les effets du mouvement de certaines ombres au soleil
sur les façades et les éléments d'architecture.
Fréquemment utilisé par le réalisateur Paul
Barba Negra dans les films de sa série "Architecture et
Géographie sacrée"(2), ce
procédé de
prise de vues image par image à intervalle régulier
sur une longue période qui, une fois projeté à la
cadence normale, a pour effet d'accélérer le mouvement,
permet de mettre en évidence artificiellement l'action
du soleil sur un bâtiment. Ce qui, au delà de l'artifice
d'animation, peut parfois aider à mieux percevoir le dessein
de l'architecte en rendant lisibles les effets variables de la
lumière solaire sur les formes et des ombres portées
des volumes sur leur environnement proche.
D'un autre côté,
il faut remarquer que l'utilisation aujourd'hui largement répandue
des outils de dessin assisté par ordinateur rend désormais
possible la production de séquences animées qui
prennent de plus en plus l'allure de représentations audiovisuelles.
Mais ces animations restent dans le champ de la figuration graphique
de l'architecture. Tout comme le mouvement accéléré des
ombres dans un film peut favoriser une meilleure perception de
la nature d'un volume, la mise en mouvement d'un objet architectural
sur un écran peut aider à mieux en appréhender
son volume et sa conformation. Ces outils de conception assistée
par ordinateur utilisés par les architectes ne dérogent
pas plus aux contraintes de la perspective que l'audiovisuel
puisque, même travaillant en trois dimensions, les logiciels
utilisés affichent les images qu'ils génèrent
sur le même support en deux dimensions, un écran.
Les images ainsi obtenues subissent donc, elles aussi, une transformation
perspective et, de ce point de vue, les outils informatiques
n'offrent rien d'autre qu'une "extension quantitative des possibilités
contenues dans les procédures traditionnelles (multiplication
des vues, animations, etc.)"(3). La description
d'un volume en 3D
permet simplement de calculer plus rapidement, et à moindre
frais, de nouvelles images après changement d'axe de visée
ou de point de visée (nouvelle position de la " caméra ").
Ce qui rend désormais possible la fabrication de parcours
animés, à l'intérieur et autour d'un objet
architectural, libérant ainsi l'architecte de la figuration
graphique statique à laquelle le soumet le dessin ou de
la seule vision extérieure et hors d'échelle que
produit l'utilisation de la maquette. L'apport essentiel dans
ce domaine étant que l'on peut désormais explorer
un bâtiment de l'intérieur au stade du projet.
On trouve une application
interactive de cette capacité au mouvement dans les jeux
vidéo qui donnent au joueur l'illusion de pouvoir contrôler
son parcours, d'avoir une perception cohérente de la configuration
d'un lieu et de savoir maîtriser ses déplacements
dans les limites qui lui sont imposées, même si
parfois, comme dans la vie quotidienne, il peut être en
situation de perdre tout sens de l'orientation et ne plus savoir
où il est. Mais on ne regarde pas un film comme on joue(4).
En matière
de gestion et d'organisation de l'espace, architecture et audiovisuel
divergent fondamentalement : l'architecture est toute entière
assujettie à la continuité spatiale alors que l'audiovisuel
en est totalement affranchi. Les dispositifs de prise de vues
audiovisuels imposent une fragmentation spatiale qui découpe
l'espace et isole le fragment saisi du contexte dans lequel il
se trouve. Cette collecte de fragments visuels ne dissèque
pas l'espace comme le pratique la géométrie descriptive.
A chaque prise de vue correspond un axe de visée et un
angle de prise de vue qui délimitent une certaine portion
de l'espace et un cadre-image spécifique, chaque fois
différents et indépendants les uns des autres.
La fragmentation visuelle, bornée par le cadre de l'image, élimine
toute référence à la vision périphérique.
Handicapé par cette amputation, le spectateur n'a plus
de moyen de repérage spatial et perd toute notion d'échelle.
Cette spécificité particulière des représentations
audiovisuelles est d'ailleurs largement utilisée par les
décorateurs de cinéma ou mise à profit par
les équipes de production pour réaliser différents
effets spéciaux combinant par exemple plusieurs échelles
(éléments en grandeur nature, maquettes, dessins
ou peintures, incrustations, etc.).
Un film sur l'architecture
n'est pas différent des autres films. En terme d'espace,
il reste le produit de cette fragmentation spatiale et de la
discontinuité. A chaque position de la caméra correspond
un fragment spécifique. En l'absence de vision périphérique,
la continuité spatiale entre deux points de visée
distincts est altérée, voire réduite à néant.
Le rapport de l'objet à son environnement, l'échelle
d'intervention de l'architecte ne jouent plus leur rôle.
Cette perte de référence à l'organisation
spatiale, ramenée à l'échelle du seul plan
du cadre délimité par l'écran constitue
une limite à la perception globale de l'objet architectural.
Alors que l'architecture est physiquement liée au point
de vue unique de l'individu et à son déplacement
en continu suivant un trajet cohérent, le montage audiovisuel
permet la juxtaposition de multiples points de vue qui peuvent
se déplacer en n'importe quel point de l'espace sans trajectoire
ou ordre imposés.
Filmer l'architecture
c'est, avant tout, la découper. Outil de dissection de
l'espace, la caméra libère de nouveaux territoires
et crée de nouvelles formes d'espaces affranchies de l'obligation
de cohérence spatiale . En prenant l'exemple du film Rosemary's
baby de Roman Polanski, Martine Joly montre comment un réalisateur
peut choisir de permettre un certain repérage spatial
ou au contraire faire en sorte que le spectateur soit désorienté suivant
les objectifs qu'il assigne au dispositif narratif qu'il met
en place. Si l'architecture impose une perception et une circulation
liées à la présence physique, le cinéma
propose une construction mentale qui donne au spectateur "l'illusion
représentative de l'espace architectural" et à laquelle
il "répond, avec une bonne volonté implicite"(5).
Cette représentation de l'espace diffère grandement
de l'architecture car elle mobilise des processus d'organisation
spatiale multiples et différenciés. Éric
Rohmer énonce trois catégories d'espaces spécifiques
auxquelles le réalisateur d'un film est confronté :
le cadre de l'image qu'il appelle "espace pictural", le lieu
de tournage qu'il nomme "espace architectural" et le produit
du montage qu'il définit comme "espace filmique"(6). L'architecture
et l'architecte s'inscrivent principalement dans la deuxième
catégorie. L'architecte, devenu décorateur, conçoit
et construit l'espace du tournage. Le programme, le cahier des
charges, qu'il doit suivre n'est plus celui qu'il met en ouvre
habituellement. Son travail doit savoir tenir compte de la troisième
catégorie et de la dimension étrangère à l'architecture
qu'il introduit.
Le montage construit
une autre organisation spatiale, spécifique du film, la
composition architectonique du film. Au sens de la compositio de
Leon Battista Alberti, c'est à dire la construction de
l'ouvre voulue et mise en place par son auteur pour élaborer
son histoire. Le décor audiovisuel ne se limite donc pas à la
seule deuxième catégorie de celles que propose Éric
Rohmer, il traverse l'ensemble des trois catégories et
se trouve mobilisé par le réalisateur à chaque étape
de la fabrication du film et à chaque niveau de l'organisation
de l'espace de son film. Dans ce dispositif, l'architecte n'a
plus le statut qui est habituellement le sien. La maîtrise
de l'ouvre lui échappe au profit du réalisateur
qui, seul, conçoit et dirige le film dont le montage qu'il élabore "force
le spectateur à voir"(7) la composition
qu'il construit
pour lui. Cette construction recompose l'architecture. Dziga
Vertov explique par exemple comment le montage lui permet de
fabriquer
une "chambre très extraordinaire" qu'il compose de "douze
murs" qu'il a "pris dans les différentes parties du monde." Réalisateur,
Dziga Vertov affirme : "je suis un constructeur"(8). Filmer
c'est s'engager dans un processus de construction. C'est le réalisateur
qui décide du décor de son film et le construit
plan par plan. Dans un film dont le sujet est l'architecture,
elle est son propre décor. Le réalisateur ne donne
donc pas à voir l'architecture qu'il filme mais celle
qu'il reconstruit à partir du point de vue qu'il décide
d'adopter pour son film. Filmer l'architecture, c'est entreprendre
d'en construire une autre.
Jean-Luc Antonucci
________________
(1)
http://www.couventlatourette.com.
(2) Le premier film de la série, Versailles Palais-Temple du Roi Soleil,
a été réalisé en
1976.
(3) Daniel ESTEVEZ, Dessin d’architecture et infographie. L’évolution
contemporaine de pratiques graphiques, CNRS éditions, Paris, 2001, p.
105.
(4) Comme le rappelle fort justement Sandy Baczkowski, "On ne regarde pas
un
jeu, on y joue. On ne joue pas à un film, on le regarde".
http://cadrage.net/dossier/cinemajeux/cinemajeux.html.
(5) Martine JOLY, Architecture et cinéma : une rencontre parfois magique,
dans Architecture décor et cinéma, déjà cité,
p 153.
(6) Éric ROHMER, L’organisation de l’espace dans le Faust
de
Murnau,
Ramsay Poche Cinéma, Union Générale d’Éditions,
Paris, 1977 – p 11.
(7) Dziga VERTOV, Articles, journaux, projets, 10/18, Union Générale
d’Éditions, Paris, 1972, p. 28.
(8) Dziga VERTOV, déjà cité p. 28 à 30.
Photographe : David Lombourg (photo
de Richard Copans en page d'accueil)
>> ARCHITECTURE ET
CINEMA (3/3)
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