|
Le
cinématographe naît à la fin du XIXe siècle
alors que Darwin a déjà prouvé l'animalité
de nos origines. La plongée technologique vers ce XXe siècle
grandiloquent annonce en fait notre second horizon: le progrès
techno-scientifique. La mécanisation de notre espace propre,
l'annulation progressive des distances, la négation du temps
annonce à l'homme d'aujourd'hui qu'il ne peut plus faire
retour aussi facilement sur ce qu'il est réellement. Au moment
même où les images, de plus en plus mobiles et fugaces,
envahissent toujours plus le monde et son occident, l'homme peut-il
encore réellement se voir?
Proposons ceci: parce que
le cinéma est manipulation du temps et représentation
de la durée alors il se peut que l'expérience cinématographique
en général soit à même, à tout
instant, de faire retour sur l'évolution naturelle de l'homme,
sur sa naturalité. S'il nous plaît à constater
que le temps-cinéma est aussi le temps de l'humain, c'est
parce que l'image cinématographique semble capable de reconstituer
à la fois l'origine de l'homme, son évolution, pour
enfin exprimer la conscience qu'il a de sa propre finitude.
Francis Bacon "Study for Nude" (1950)
Questions: comment le cinéma,
alors qu'il émerge au moment même où la science
commence à prendre au sérieux l'origine et la préhistoire
de l'homme, reconstitue-t-il symboliquement la figure humaine? Que
peut nous révéler le cinéma sur la condition
naturelle de l'homme? Quel est le visage cinématographique
de l'humain?
Parce que l'homme n'a pas
toujours été ce qu'il est (passage du singe à
l'homo sapiens), comment ne pas se demander, après avoir
envisagé la décomposition de l'humain dans l'image
(morcellement du corps, sa synthèse -le visage- et sa transgression),
si le cinéma n'a pas toujours été tenté
in fine de renvoyer à cet homme technologique du XXe siècle
l'image de cet effort continu et infini dont il use pour se constituer
idéalement en dehors de la mort, dernière consigne
de tout être humain.
ECCE HOMO
Qu'est-ce que l'homme si
ce n'est d'abord un corps spécifique? Déjà
Aristote nous avait avertis que «l'homme est le seul des animaux
à se tenir droit [1]» et les premières tentatives
du cinématographe en tiennent évidemment compte. Le
problème de la mécanique du vivant et de sa décomposition
a été, dès 1870, pris en considération
d'abord par l'anglais Muybridge puis par le physiologiste français
E. J. Marey qui systématisa la photographie pour enregistrer
et fixer dans le temps les phénomènes physiologiques
comme celui de la marche -, et ainsi, avec son chronophotographe
à plaque mobile, Marey, avant les frères Lumière,
«avait pratiquement réalisé la caméra
et la prise de vue moderne [2]»
Les premiers efforts du cinéma
se calquent donc précisément sur cette ambition de
vouloir décomposer les mouvements de l'homme avant que ne
ressorte cette évidence: il faut prouver que l'homme est
un être qui marche debout, droit sur ses deux jambes. La fierté
de l'homme c'est sa station debout, sa mobilité même
nous dit Marey. L'aisance de sa verticalité est l'indice
de sa supériorité puisque le regard fixe l'horizon
et que la tête réclame les cieux désormais plus
proches et plus dignes de communier avec le divin. L'animalité
rampante des autres créatures terrestres explicite le bonheur
d'être humain et d'avoir à sa disposition un corps
étonnamment prétentieux, disponible. «L'homme
qui marche» est désormais cinématographique
parce qu'en même temps que le cinéma installe visiblement
et nécessairement l'homme dans son être-debout, ce
même cinéma revendique pour lui-même sa capacité
unique dans le monde de l'art à pouvoir jouer sur la spécificité
et la durée de cette «mise en marche», qui devient
parfois - en tant que démarche - la matière d'être
indissociable de certains personnages-acteurs de cinéma:
Humphrey Bogart, Gary Cooper, Jacques Tati, Charles Chaplin...
On le sait, le cinéma
capte la durée, la photographie seulement les instants. Le
film est une simple succession de photographies: lorsque le projecteur
se met en marche, il fluidifie cette série d'images initialement
figées, il leur donne vie, et l'homme de l'écran peut
à présent marcher car «le processus qui transforme
la mécanique discontinue des pas et de la démarche
en glissement continu dans l'espace trouve un écho dans la
répétition discontinue des actions qui entraîne
le film dans son couloir, image fixe par image fixe, et crée
une impression de glissement [3]». Le cinéma décompose
la marche de la vie et l'homme de l'écran est là pour
lui répondre qu'il tient toujours debout.
Mais le théâtre,
lieu du corporel par excellence, d'une mise en évidence directe
de la chair et de sa mobilité verticale, comment ne pourrait-il
pas être une représentation plus radicale et complète
de l'humain? En quelque sorte, l'homme déjà constitué
sur la scène théâtrale n'en demande pas plus
que de se voir tel qu'il est en tout lieu (scène, salle,
rue). Mais la présence de ce double non transformé
de soi-même - ou à peine par le maquillage et les costumes
- peut-il réellement inquiéter le cinéma? Si
la théâtralité réclame la totalité
des corps dans une proximité physique concrète avec
le spectateur, la représentation cinématographique
permet de son côté, et a contrario, de morceler cette
présence: «La dramaturgie théâtrale implique
l'intégralité du corps alors que le cinéma,
par ce jeu de la découpe, travaille admirablement toutes
les possibilités plastiques de cette représentation
de l'intégralité du corps opposée, affrontée
à ses parties [4]».
Comme tout art pictural,
le cinéma limite le champ de sa représentation par
le cadre dans lequel celle-ci s'inscrit nécessairement (toile
ou papier). Le plan cinématographique organise les éléments
filmés dans ce périmètre fermé et tranchant
qui peut désolidariser à tout moment un élément
pourtant en réalité solidaire d'un tout. Maintenant
décomposé, le corps de l'homme se disloque en autant
de plans autonomes et carnassiers qui isolent ici une paire de mains,
là une tête ou encore des jambes. Mais le cinéma
peut une fois de plus faire jouer le temps. Car si l'homme de l'écran
est constamment découpé par la grammaire cinématographique
de l'enchaînement des plans (le plan américain coupe
l'homme en deux, le gros plan extrait un détail de son corps,
etc.), c'est dans la durée de la décomposition que
transparaît la vérité. Deux exemples pour nous
convaincre: 1) Dans LA VIE D'UN TATOUÉ, film japonais de
Seijun Suzuki datant de 1965, on peut voir tout le long du film
apparaître des plans rapprochés de pieds en train de
marcher et portant des chaussures rouges; nul ne sait à qui
ils appartiennent et nous ne l'apprendrons jamais puisque seule
compte l'évidence de ces pieds en acte dont l'indépendance
manifeste évoque de manière brutale la possibilité
qu'a l'homme de marcher debout, droit dans ses chaussures civilisatrices.
2) Dans le film de Jacques Rivette, LA BELLE NOISEUSE (1991), ce
sont les mains du peintre, en train de dessiner, qui sont constamment
isolées par le regard de la caméra; en plans rapprochés
ces mains acquièrent leur autonomie créatrice et cette
habileté «sans corps» leur confère un
étrange statut poétique confirmant par cet isolement
artificiel qu'elles n'appartiennent pas en propre à l'acteur
(Michel Piccoli) qui ne sait en réalité pas dessiner.
Qu'a-t-on finalement gagné
à vouloir dégager cette possibilité de morcellement
du corps par le cinéma? Une chose est sûre, si l'anthropologue
André Leroi-Gourhan est bien présent à notre
esprit pour nous dévoiler comment l'homme s'est constitué
par étapes naturelles mais continues (acquisition de la station
verticale, libération de la main, etc.), c'est que nous pensons
que le cinéma ne nous montre pas autre chose. Car la reconquête
de la marche et l'émancipation de la main sont les premiers
stades de cette hominisation que le cinéma semble capable
de décomposer à l'instar des autres mouvements et
parties du corps.
LE MOUVEMENT COMMUNICANT
L'anthropologie comme science
a procédé à bien des découvertes sur
l'évolution naturelle de l'homme. En décomposant cette
évolution de manière à pouvoir cerner sa propre
préhistoire, l'homme s'est volontairement découpé
en morceaux pour s'apercevoir qu'il n'avait pas toujours jouit de
la parole tout comme il a eu à attendre de pouvoir se relever
et voir sa face se raccourcir pour que son cerveau puisse se développer.
Le cinéma primitif,
privé de toute oralité, était bien malgré
lui dans cette souffrance de silence qui réduisait violemment
la figure humaine à la semi-humanité de ses origines,
corps sans voix condamnés à faire transpirer à
outrance, par leur gestualité forcée, l'être
humain contemporain qu'il n'avait pourtant pas cessé d'être.
En fait, l'homme de l'écran du cinéma muet, pantomime
préhistorique à la face blanchie, n'a de cesse d'exiger
sa rédemption physiologique : «C'est que la parole
manquait cruellement à ce film prétendu muet. Les
héros réclamaient le langage et ne se contentaient
plus de l'apparence d'eux-mêmes; ils exigeaient leur expression
verbale [5]».
Le 6 octobre 1927, la représentation
de THE JAZZ SINGER, film sonore, parlant et chantant, allait donner
au cinéma la conviction que la représentation de l'humain
en son entier était son affaire. Aussitôt cependant,
la décomposition s'empare de cette unité fraîchement
retrouvée. Si le cinéma est un art qui intègre
le son, ou plutôt les sons, il n'en reste pas moins qu'il
est aussi le lieu de la représentation de la voix (texture
de l'oralité), de sa contextualisation. Le corps que je vois
à l'écran est toujours dans l'accomplissement de cette
oralité qui me parle et qui sert de lien entre les personnages.
Socialisante, la parole est un flux temporel («Je parle, le
temps s'écoule de même») qui accompagne sans
arrêt le film, la pellicule en mouvement. Mais que se passe-t-il
réellement de plus?
L'humain tend encore à
se décomposer, à perdre de son unité. Déjà
le corps spécifique s'était morcelé devant
nos yeux, désormais la parole elle-même se délocalise,
s'autonomise pour former une oralité désincarnée.
La voix off d'un narrateur ou, plus habituel, le personnage en hors
champ qui continue à parler alors que l'écran ne nous
montre plus sa silhouette est là pour nous montrer le pouvoir
devenu banal du cinéma. Souvenons-nous, cet objet filmique,
«hors fiction», d'Alain Resnais, NUIT ET BROUILLARD
(1955), dans lequel la voix off d'un Michel Bouquet désincarné
nous prend à témoin sur cette difficulté de
devoir réintégrer, après l'infamie des camps,
une corporalité humainement insolvable, humanité cadavérique.
Pourtant, l'homme de l'écran,
malgré sa propre dissémination, ne cesse de communiquer.
L'anthropologue nous dit qu'après avoir obtenu sa verticalité,
l'émancipation de sa main et le développement de son
cerveau, l'homme s'est enfin socialisé par le biais du progrès
des techniques qu'il façonnait lui-même. L'organisme
social se déploie et fonctionne sur le principe de l'échange
qu'il soit, au sens large, économique, intellectuel ou affectif.
L'acte de communication, de son côté, met nécessairement
le corps en mouvement: la bouche qui parle, la main qui écrit,
les jambes se dirigeant vers autrui. Si le cinéma, comme
le théâtre, capte réellement ce mouvement communicant,
on est en droit d'attendre de ce premier plus encore. En effet,
pour Alain Bergala, le cinéma, plus qu'une évidence
de l'échange, nous met en avant sa capacité à
saisir, parfois de manière non voulue par la mise en scène,
la communication et l'appropriation d'un affect ou d'un processus
par autrui («Le plus souvent: le mal, le désordre,
le désir et la grâce [6]»). Dès lors,
la représentation de cette contagion [7] semble constitutive
de la manière d'être du cinéma: «Le roman,
nécessairement plus linéaire, ne peut pas dire aussi
bien l'instantanéité de la contagion, puisqu'il est
obligé de la déployer discursivement [8]». Comme
nous le prouve le phénomène de la contagion, le cinéma
analyse le mouvement communicant, aussi bien qu'il décompose
le corps propre de l'être devenu humain.
Mais la représentation
virtuellement éclatée de l'homme doit maintenant appeler
sa synthèse.
PORTRAIT
Le véritable portrait
de l'homme c'est son visage. Il est d'emblée la recomposition
immédiate que l'on n'attendait plus de toute humanité.
Vertical, le visage domine le corps et représente cette frontière
entre le travail machinique de l'intelligence (le cerveau, derrière
lui) et sa transmission vers l'extériorité (la bouche
qui parle). En fait, le visage serait comme la concentration dynamique
d'un tout : «C'est la partie du corps qui possède le
plus la propriété d'unification, au point qu'une modification
de détail minimale y produit la modification maximale de
l'impression d'ensemble [9].» Sa très grande dextérité
à pouvoir mobiliser à sa surface de micro-mouvements
ouvre la voie à l'expression d'une intériorité
bouillonnante capable d'être enregistrée, isolée,
par le cinéma. «Parce que l'expression du visage est
tout sauf un parcours de pose en pose, elle est la mobilité
même [10]», nous avertit Jacques Aumont.
Le visage est un point central
et dynamique du corps, soit. Mais sa puissance d'expressivité
symbolise à présent la complétude du mouvement
communicant que l'humain constamment met en oeuvre. On l'a dit,
celui-ci est la face publique de l'intellection, la surface socialisante
de l'être humain. Cependant, «le visage comme révélateur»
est là pour nous annoncer qu'il est aussi transpiration des
sentiments. Les yeux («Diamants de l'âme»), avec
leur mobilité propre, jouent et participent fortement de
cette expressivité flagrante: parce qu'ils brillent, ils
incarnent la vie du visage, et plus loin du corps tout entier, et,
parce qu'ils pleurent, ils extravertissent l'affect. D'une manière
générale, le regard de l'homme de l'écran participe
de même au mécanisme global des mouvements communicants
en ce sens qu'il interpelle toujours quelque chose. Au cinéma,
le regard est perpétuellement dans l'action de cette interpellation
que ce soit du spectateur ou d'autres éléments dans
l'image; jeu de regards qui permet de construire l'espace du film,
d'organiser le relais des plans et de faire vivre les personnages:
«Le théâtre restera toujours centré sur
le verbe, l'attitude et la gestuelle, les rapports entre les corps
une fois pour toutes circonscrits dans un espace presque clos, non
réellement conflictuel, abstrait. Au cinéma, en revanche,
qu'il s'agisse du muet ou du parlant, le regard est la pièce
maîtresse de la construction de tout film [11]».
L'humain gagne dorénavant
à se recomposer en un même lieu, dans ce visage qui
parle pour tout le monde et qui affiche ouvertement son universalité.
Car le visage humain est le visage de l'homme en général
avant d'être le visage de quelqu'un [12]. Le courant néo-réaliste
du cinéma, par le dépouillement extrême de ses
artifices, tend à présenter directement, contre l'outrance
de la photogénie des stars américaines d'Hollywood,
ce gage d'humanité: «Il s'agit de désigner comme
valeur de la représentation du visage dans des fictions de
cinéma, l'excellence de son être de visage comme lieu
même de l'humanité. La beauté, la laideur, sont
secondaires, toujours moins essentielles que l'humanité de
l'humain [13]».
Voilà que le cinéma
s'apprête maintenant à aller plus loin avec ce visage
qui concentre l'humain que nous recherchons dans les images. L'expression
la plus forte de cette synthèse doit être la capacité
du cinéma à pouvoir rencontrer le visage jusqu'au
gros plan, comme nous le confirme le cinéaste Ingmar Bergman:
«Notre travail commence avec le visage humain [...]. La possibilité
de s'approcher du visage humain est l'originalité première
et la qualité distinctive du cinéma [14]». Ce
moment pendant lequel l'écran se transforme en visage et
où l'on voit s'organiser l'expressivité totale, tant
recherchée par ailleurs, nous oblige à reconnaître
que les images cinématographiques, dans le même temps,
en extrayant la face humaine de son lieu naturel qu'est le devant
de la tête et le corps en son entier, tendent à faire
du visage une abstraction. Ainsi, le gros plan ne se présente
à nous qu'en sachant que l'expressivité qu'il formule
ne vaut plus que pour elle-même. La transsubstantiation du
visage, enfermé dans un cadre, force la concentration et
abolit (presque? [15]), déjà, cette humanité
tant convoitée. Sergio Leone le sait bien, lui qui a su profiter
du gros plan et du cinémascope pour déconstruire le
corps des cow-boys durant leurs duels en remplissant l'écran
de ces visages transpirants et burinés, des visages végétaux
et rocailleux.
Paradoxe que ce visage de
cinéma qui, alors même qu'il nous avait convaincus
de sa bonne foi humaniste, en se laissant capturer par le cadre
de l'écran, n'ose plus révéler ce qui le constitue,
c'est-à-dire l'humain dans son intégralité.
Au demeurant, cette synthèse va encore perdre de sa force
à l'aune d'une nouvelle décomposition.
En dehors du problème
du gros plan, le cinéma nous donne à voir la plupart
du temps un visage réaliste qui apparaît plus ou moins
présent selon sa proximité à l'écran.
Mais, en tout état de cause, sa mobilité propre, constituée
de micromouvements, nous renvoie à une décomposition
de surface où l'homme de l'écran n'est plus simplement
disloqué par le cadre mais dans laquelle il subit une altération
de son portrait.
Décomposer c'est altérer
le visage. La force de la représentation cinématographique
est de pouvoir représenter ce processus dans une durée
et une distance qui lui est propre. L'altération accidentelle
et passagère est évidemment la plus commune et la
plus simple à percevoir: le flot des larmes ruisselant sur
un visage ordonne la liquéfaction de celui-ci, de même
que les grimaces d'un Jerry Lewis ont tendance à maltraiter
un visage rendu élastique à la frontière de
la monstruosité. Pourtant, ces moments d'altération
de l'humain et de son visage ne sont finalement rien au regard de
cette pathétique et inéluctable décomposition
qu'enregistre froidement l'oeil de la caméra quand il sait
nous rappeler que le visage est aussi ce témoin du temps
qui passe, vieillissement du corps-acteur. Le visage, nous dit Jacques
Aumont, lorsqu'il conclut son essai, est nécessairement «l'apparence
d'un sujet qui se sait mortel [16]».
LA TRANSGRESSION
DE L'HUMAIN
La décomposition affichée
de l'homme de l'écran, et plus particulièrement celle
de son visage, se fait dans l'ordre naturel des choses. Les larmes,
la grimace et le poids ridé des années sont des processus
qui concernent chaque être humain dans la réalité
de sa chair propre. Ces phénomènes sont pourtant dépassables.
Le moment où le corps
humain commence visiblement à se décomposer, à
se corrompre dans sa chair même, nous entraîne à
constater qu'un nouveau rivage cinématographique, l'univers
du fantastique, ouvre une nouvelle perspective à notre réflexion.
La transgression de l'humain c'est le surgissement de la surnaturalité
venant sacrifier la corporéité de l'homme en général.
De fait, le fantastique aime à convoquer des figures apparemment
humaines. Le mort-vivant, la momie, le vampire, le spectre et l'homme
invisible ont tous en commun la capacité de pouvoir se tenir
droit sur des jambes et possèdent tous un visage, si particulier
soit-il. Si l'apparence humaine reste sauve c'est uniquement à
distance raisonnable, là où la créature fantastique
n'est que silhouette, ombre d'une présence que l'on pourrait
confondre avec un humain réel. En 1956, le réalisateur
américain Don Siegel nous proposait, avec l'INVASION DES
PROFANATEURS DE SÉPULTURES [17], cette réflexion pour
le moins intéressante: que se passe-t-il lorsque l'humain
est réduit à sa simple apparence physique, vidé
de son âme? Les pantins robotiques ainsi constitués
n'ont pas de mal à s'intégrer à l'humanité
réelle pour autant que celle-ci ne se méfie pas de
l'insensibilité totale de ses clones si proches parfois de
l'animal qui demeure en nous - nous y reviendrons. Chez Siegel,
on touche en fait à la première possibilité
de toute corruption de l'humain, la perte de la compassion, de l'amour
de soi comme amour de l'autre humain. Mais, contrairement au cinéma
fantastique qui nous intéresse, la corruption s'effectue
ici par le biais d'une extériorité menaçante.
C'est l'envahisseur extraterrestre qui décompose l'humain
pour le substituer.
Les figures du fantastique
que nous avons recensées sont au contraire le support d'une
décomposition intrinsèque de l'humain. En n'étant
pas habitées par autre chose que leur propre corruption ces
silhouettes sont d'abord là pour nous montrer la dégénérescence
du corps, de sorte que la décomposition de l'humain devient
d'abord la corruption de sa chair, sa putréfaction. Alors
même que ce processus peut être revendiqué par
l'ensemble de ces figures, on constate aussi qu'il ne s'applique
pas avec la même intensité, ou sur le même mode,
pour toutes. Si la figure du mort-vivant est bien celle qui exhibe
le plus ouvertement cette décomposition biologique en marche,
la momie peut s'enorgueillir d'avoir atteint un état stable
où la peau, séchée, doit être consolidée
par des bandelettes. Plus encore, c'est avec le vampire que les
choses se précisent, homme commun contaminé qui se
transforme en créature blafarde, sans reflet, il incarne
parfaitement cette charnière schizophrénique entre
l'être et le non-être, entre l'être visible, opaque,
et sa translucidité (spectre), jusqu'à son épuisement
total (homme invisible) comme par peur du cadavérique, ce
moi inerte. La décomposition physique de l'humain au cinéma,
la corruption de sa chair, annonce irrémédiablement
le dépérissement total du corps encore nimbé
néanmoins d'une force qui le fait encore et toujours tenir
debout.
La civilisation humaine a
annoncé jusqu'à aujourd'hui la conquête de sa
moralité. Parce que l'homme est un être de langage
et donc de conscience de soi, il a su constamment argumenter en
faveur de sa propre protection. Si l'éthique en général
est un humanisme essayant de sauvegarder l'homme de la menace qu'il
représente pour lui-même alors cette menace doit pouvoir
s'incarner dans nos figures du cinéma fantastique.
Les images cinématographiques
en rendant énergiquement «réelles» ces
créatures alertent enfin les spectateurs sur leurs propres
pulsions et fantasmes. La corruption gagne maintenant le spirituel
et la moralité de l'homme, dernier stade de la constitution
de l'humain. Le mort-vivant et ses confrères n'ont de cesse
de s'attaquer à l'homme non décomposé, l'homme
du quotidien, parce que celui-ci ne doit pas refuser de voir en
face son immoralité constitutive enfouie au plus profond
de sa stratification naturelle. En conservant cette apparence humaine
et certaines caractéristiques de l'humain en général,
nos créatures putréfiées, de la chair à
l'âme, savent trop bien symboliser à présent
cette part d'ombre qui demeure toujours en nous et qui s'installe
indéfiniment en espérant un jour gagner le coeur de
l'homme en son entier [18]. L'inhumain est toujours dans l'humain
car «les visages les plus monstrueux ne cessent pas d'être
à l'image de l'homme [19]».
Mais que se passe-t-il alors
pour le cinéma à vouloir absolument nous tourmenter
par la représentation de ces noires silhouettes, ombres maléfiques
de nous-mêmes
DURÉE ET CIRCULARITÉ
La transgression de l'humain
peut manifestement aller plus loin au cinéma. L'homme de
l'écran, en rencontrant son double décomposé,
a pris conscience de la fragilité de sa condition. L'évolution
surnaturelle et rapide qu'ont eu à subir les créatures
du fantastique n'est en fait qu'un raccourci habile pour nous laisser
entrevoir l'intériorité à vif et trouble de
tout être humain. Ce passage à un soi négatif
ne néglige en rien la faculté qu'a l'homme de toujours
se retrouver. Pour autant, la transgression de l'humain vers autre
chose que lui-même reste toujours possible.
En restant dans l'antre du
cinéma fantastique, on finit par atteindre son véritable
bestiaire, pour qu'enfin la figure du loup-garou puisse dévoiler
son museau. La décomposition de l'humain aboutit désormais
à cette radicalité attendue: le passage à l'animalité.
Cependant, nous n'évoquons toujours pas ici une quelconque
transformation aboutie et transparente qui permettrait in fine de
ne plus reconnaître l'humain pourtant présent avant
la mutation. Avec le loup-garou la transition n'est pas radicale
(un homme ordinaire avant, un loup ordinaire après) et ce
qui subsiste après la métamorphose n'est autre qu'une
nouvelle créature, un être humain transpercé
par l'être animal. Néanmoins, même dans ces conditions,
les apparences ne sont plus sauves. La silhouette se corrompt elle-même
pour ne laisser qu'entrevoir une ombre plus massive, plus agile
et hétéroclite, celle d'un loup debout.
Le problème de la
mutation de l'homme vers l'animalité se rencontre aussi emblématiquement
au cinéma à travers la figure de l'être humain
se transformant en mouche [20]. La manifestation la plus récente
de cette mythologie, réalisée par le cinéaste
canadien David Cronenberg, doit retenir notre attention. En effet,
alors que la première version de 1958 se contentait d'une
mutation chirurgicale de l'humain (greffe d'organes d'un corps à
l'autre, tête de mouche sur un corps d'homme et vice versa),
l'oeuvre de Cronenberg métamorphose l'homme de manière
génétique: parce que l'homme s'est télétransporté
avec une mouche, l'ordinateur l'a recomposé en y intégrant
les gènes de celle-ci. Le film est là pour nous conter
la lente métamorphose de l'humain, sa décomposition
physique et morale, au profit d'une créature à stature
d'homme en lutte avec son animalité parasitaire. Cette perte
d'identité progressive, comme sujet même du film, prouve
une nouvelle fois que le cinéma est bien cet art de la transformation
à vue [21].
Mais plus encore, ce transfert
d'être renvoie plus particulièrement à nos préoccupations
anthropologiques. L'homme de l'écran décomposé
par l'animal [22] prouve maintenant que l'origine n'est plus à
chercher ailleurs que dans cette animalité si longtemps ignorée
de manière condescendante. Ce darwinisme inversé (passage
de l'homme à l'animal) énonce ainsi sa véritable
ambition par l'intermédiaire du cinéma: «Ce
fantasme de continuité non triché dans la transformation
(pas de manipulation de l'image proprement dite, seulement une manipulation
du référent - le corps humain transformé) renvoie
à une continuité première qui est celle de
la transformation des espèces, du passage de l'animal à
l'homme, comme si le cinéma [...] prenait très au
sérieux, grâce au pouvoir des effets spéciaux,
sa vocation à restaurer en continu l'origine de l'homme.
[...] La transformation à vue est cette continuité
en accéléré de l'origine de l'espèce
humaine, à cette différence près qu'on nous
passe le film à l'envers [23]». Première boucle.
Reconvoquons pour finir nos
figures posthumaines pour constater à quel point elles revendiquent
aussi une circularité mythologique. Les créatures
du fantastique (mort-vivant, momie, etc.) ont à souffrir
de cette perte de l'identité humaine à tel point qu'elles
ont pour ambition de la donner en partage aux hommes véritables
soit en les anéantissant définitivement soit en les
contaminant par leur propre corruption (être mordu par un
mort-vivant ou un vampire c'est devenir un des leurs). La contagion
évoquée plus avant se redéploie donc au cinéma
au profit de cette transmission à vue de l'inhumain par laquelle
l'être humain perd une ou plusieurs de ses conditions humanisantes
pour ne conserver que son apparence d'être.
L'homme-animal du cinéma
se débattait contre une coprésence de l'animalité
organique et spirituelle qui le mutilait de part en part. Avec l'apparition
persévérante des figures du fantastique à l'écran,
c'est une coprésence de la mort envisagée comme refus
de celle-ci (l'être revenant et/ou immortel) qui se manifeste
pour donner prise au sempiternel fantasme souterrain du spectateur
de pouvoir faire reculer l'horloge de la mort et donc le pourrissement
de la chair. L'humanité présente ne prouve-t-elle
pas à chaque instant qu'elle se construit perpétuellement
contre l'avancée du temps? Aussi, si nos figures du fantastique
sont les esprits mêmes de cet éternel retour du vivant,
elles nous mettent en garde au même moment sur la finalité
véritable de cet hubris contre-nature qui ne se satisfait
que dans la perte de l'autre et donc de sa propre humanité.
Ecce Homo, voici l'homme
face à la mort, conscient de son propre dépérissement
fatal. Le visage de la mort est contenu dans les images cinématographiques
à chaque fois que l'humain pénètre sur le sentier
de sa décomposition formelle et spirituelle. Et le spectre
de l'image en mouvement rappelle ainsi à chaque instant l'écoulement
d'une temporalité que l'on voudrait compressible, malléable.
Grâce au célèbre
film de Tod Browning, FREAKS (1932), on pouvait conclure que la
monstruosité n'était pas d'abord le fait d'une simple
perte de l'identité physique humaine. L'absence de toute
intériorité morale, révélée peu
à peu par le personnage de Cléopâtre, montre
aux spectateurs à quel point l'image cinématographique
joue constamment sur les apparences. Dès lors, si le cinéma
permet de représenter, par l'exercice d'une durée
spécifique, ce qui se cache derrière ces apparences
trompeuses, c'est qu'en vertu de cette mobilité même,
il peut aussi agir sur la représentation du statut de l'être
humain.
En recherchant le mouvement
de la décomposition de l'humain au cinéma, on a en
fait découvert sa double orientation. D'une part, le morcellement
du corps dans le plan et la transformation à vue de l'homme
en animal nous ont convaincus de la possibilité d'une reconstitution
symbolique et désordonnée de l'évolution naturelle
de l'homme dans le temps jusqu'à son point supposé
d'origine. Et, d'autre part, certaines créatures du cinéma
fantastique ne sont apparues à l'écran que pour dévoiler
la part d'ombre de l'humanité et la peur de son anéantissement.
Or, le visage de l'homme au cinéma est paradoxalement tout
à la fois cette synthèse de l'humain et son abstraction.
La coprésence de l'animalité, de l'amoralité
et de la mort dans le mouvement des images pourrait donc signer
une partie de la spécificité de l'art cinématographique.
Mais, fixer son attention
sur l'instant charnière mais improbable où se réalise
le passage de l'animal à l'humain et de l'humain à
l'inhumain, de l'être au non-être, de l'homme à
son propre fantôme, signifie certainement aussi de pouvoir
prendre le temps de contempler l'immobilité de cette toile
du peintre anglais Francis Bacon («Study for Nude»)
sur laquelle s'éternise une décomposition figée
de l'être humain et dans laquelle, au même instant,
s'organisent élégamment, et pour de bon, l'origine
animale et le devenir spectral de l'homme réel.
Notes
[1] Des parties des animaux,
II, 10, 656b
[2] Georges Sadoul, Histoire du cinéma mondial, Flammarion,
1949, p. 10
[3] Michel Chion, «L'homme qui marche», in L'invention
de la figure humaine, Cinémathèque française,
1995, p. 38
[4] Jean Douchet, «Le visage comme révélation»,
in L'invention de la figure humaine, Cinémathèque
française, 1995, p. 114
[5] Alexandre Arnoux, Du muet au parlant, La Nouvelle Édition,
1946, p. 56
[6] Alain Bergala, «La contagion», ln L'invention de
la figure humaine, Cinémathèque française,
1995, p. 13
[7] La contagion c'est voir comment peu à peu Grace Kelly
est gagnée par l'obsession de James Stewart dans REAR WINDOW
(Alfred Hitchcock, 1954), et comment, en retour, ce dernier se laisse
envahir par le désir sexuel de la première
[8] Alain Bergala, op.cit., p. 12
[9] Béla Balàzs, cité par Jacques Aumont, Du
visage au cinéma, Cahiers du cinéma, 1992, p.96
[10] Jacques Aumont, Du visage au cinéma, Cahiers du cinéma,
1992, p. 97
[11] Jean Douchet, op.cit., p. 116
[12] DDe ce point de vue, le philosophe Emmanuel Lévinas
engage un véritable être-moral du visage qu'il relie
à l'humanité contenue par essence dans celui-ci :
«[...] la relation au visage est d'emblée éthique.
Le visage est ce qu'on ne peut tuer, ou du moins ce dont le sens
consiste à dire "tu ne tueras point"». Éthique
et infini, Fayard, 1982, p. 106
[13] Jacques Aumont, op.cit., p.120
[14] In Cahiers du cinéma, octobre 1959
[15] Pour Gilles Deleuze (L'image-mouvement, Éd. de Minuit,
1983, pp. 125-144), le gros plan est d'emblée visage, mais
un visage abstrait qui ne vaut que par la priméité
de l'affect qui le transperce brutalement et le déshumanise
complètement: «Il n'y a pas de gros plan de visage.
Le gros plan c'est le visage, mais précisément le
visage en tant qu'il a défait sa triple fonction [le visage
est individuant, socialisant et communicant]. Nudité des
visages plus grande que celle des corps, inhumanité plus
grande que celle des bêtes» (p. 141)
[16] Jacques Aumont, op.cit., p.197
[17] INVASION OF THE BODY SNATCHERS: des graines, venues d'une planète
inconnue, donnent naissance à d'énormes cosses qui
libèrent un fruit informe qui prend une apparence humaine
dénuée de sentiments
[18] En ce sens, la figure de Frankenstein, et de ses avatars les
plus récents (robots, cyborgs, etc.), semble être,
à l'inverse de ce processus, une figure de la recomposition
de l'humain, sa rédemption. Physique dans un premier temps
durant lequel on s'amuse à recoller des morceaux d'hommes
réels pour reconstituer un corps entier, cette recomposition
devient morale dans un deuxième temps dès l'instant
que la créature commence à faire l'apprentissage de
sa spiritualité informe
[19] André Bazin, Qu'est-ce que le cinéma?, Éd.
du Cerf, 1975, p. 32
[20] Deux films ont été réalisés à
partir de la nouvelle de George Lagelaan: LA MOUCHE NOIRE (THE FLY,
É-U, 1958) réalisé par Kurt Neuman et sa reformulation
plus récente LA MOUCHE (THE FLY, É-U, 1986) par David
Cronenberg
[21] Cf. Charles Tesson, «La transformation à vue»,
in L'invention de la figure humaine, Cinémathèque
française, 1995, p. 333
[22] Les exemples du loup et de la mouche ne sont évidemment
pas restrictifs dans ce cas-là, et le cinéma a pensé
d'autres formes de transformation animale (cf. la femme-panthère
de CAT PEOPLE de Jacques Tourneur (1942), et surtout celle de la
version de Paul Schrader (1982)
[23] Charles Tesson, op.cit., p. 334
|