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Avant tout il faut
abandonner l’espoir de donner une définition “pure”,
détachée du contexte historique, de l’œuvre
littéraire classique. Que l’appellation soit le fait
du milieu de l’édition, par la présence de l’œuvre
au sein d’une collection de type “Grands Classiques”,
de l’institution scolaire qui la classe dans le bagage minimum
du bachelier, ou du milieu de la critique, sous forme d’articles
qui la présentent ainsi, le “processus de canonisation”
(P. Bourdieu 1992: 312) est soumis à des fluctuations, des
modes, des mœurs, qui affectent la définition même
du classicisme. Quelle est la part de la patine du temps et celle
de la “valeur” dans l’œuvre dite classique
? Un mauvais roman peut-il être classique ? La question de
la valeur elle-même, produit de tentatives d’”éternisation”
et d’“absolutisation” (Bourdieu), est d’ailleurs
soumise à des fluctuations de cet ordre, enterrements de
vieilles gloires et réhabilitation d’écrivains
méprisés de leurs contemporains se succédant
sans discontinuer d’une époque à l’autre.
“Cela se voit bien lorsque la simple répétition
d’une œuvre du passé dans un champ profondément
transformé produit un effet de parodie tout à fait
automatique (au théâtre par exemple, cet effet peut
obliger à marquer une légère distance à
l’égard d’un texte désormais impossible
à défendre tel quel)” (ibid.p.324). De surcroît,
la notion de clacissisme reste dépendante de la hiérarchie
des genres : on parle par exemple d’“un classique de
la science-fiction”, afin d’éviter qu’il
ne soit rangé aux côtés des “classiques”
tout court, c’est-à-dire des classiques de la littérature
romanesque débarrassée de ses sous-genres (science-fiction,
policier...etc.). Finalement, elle devient une notion fourre-tout,
un label de convenance qui sanctionne le succès (plus souvent
critique que public) - l’œuvre fût-elle écrite
en réaction à ce qui était alors le classicisme
: voir les Chants magnétiques comme “classique de l’avant-garde”...
Au sein d’arts moins
anciens que la littérature, et dont les hiérarchies
ont subi moins de bouleversements que les siennes, la question est
tout aussi loin d’être tranchée. Si la critique
anglo-saxonne de cinéma, par exemple, s’est attachée
à définir le classicisme comme un ensemble de pratiques
standardisées par Hollywood autour de l’idée
de film narratif “transparent” (à la fois realistic
et reel-less, c’est-à-dire “sans coutures”
- voir Bordwell, Steiger & Thompson 1985), on trouve l’appellation
de “classiques” à propos de films qui ne sont
guère transparents. Ainsi, on lit très souvent que
Le mépris, ce célèbre film de Jean-Luc Godard,
est un “classique du cinéma”. Est-ce parce qu’il
comporte maints hommage à Vincente Minnelli, ce “classique”
au sens anglo-saxon, ou bien à la culture de la Grèce
antique ? Parce qu’il s’agit du film le plus narratif
et transparent d’un auteur déjà canonisé
par ailleurs ? Toutes les réponses sont possibles. Sous la
plume de critiques ou de publicitaires attachés à
la promotion d’une œuvre, on trouve même, parfois,
l’expression “déjà un classique”
au sujet de films ou de livres qui viennent de sortir, le classicisme
valant tantôt comme plus “vendeur”, tantôt
comme synonyme pudique d’académique, de “post-moderne”,
sinon de “kitsch”.
Une fois acceptée
cette constatation selon laquelle une notion destinée à
transcender les époques et les modes n’y réussit
pas, on peut aborder le sujet de l’adaptation proprement dit.
Tout de suite un autre préalable : que le médium adaptant
soit la télévision ou le cinéma ne change pas
grand-chose à l’affaire, du moins dans l’approche
que je vais développer ici. Une fois écartées,
pour cause de progrès technologiques à venir, la question
du degré d’iconicité (la télévision
devant rattraper le cinéma sur ce terrain-là d’ici
quelques années) et celle du support (Alcatel nous promet
que les films, numérisés, seront eux aussi apportés
dans les salles par câble), des questions qui ne concernent
d’ailleurs à peu près que le côté
“sentimental” du débat (les cinéphiles
étant très attachés à la “métaphysique
de la trace”, comme dit Daney, et au côté familier,
palpable, de la pellicule de cinéma, par opposition aux mystères
de la bande magnétique et du canon à électrons),
ne reste qu’une différence notable, c’est la
capacité pour la TV d’émettre en direct, avec
son lot d’imprévus, de possibles, d’”accidents
indépendants de notre volonté” dont le téléspectateur
en général se délecte ; or il est trop compliqué
- c’est-à-dire trop cher - de produire des fictions
dignes de ce nom en direct total.
Maintenant qu’est-ce
qu’adapter pour l’écran une œuvre littéraire
? En premier lieu c’est transformer des désignations
symboliques en représentation analogiques, et aussi des types
en tokens. Les mots imprimés sont des désignations
symboliques : tel agencement de particules d’encre fixées
sur une feuille de papier désigne conventionnellement tel
référent, l’énonciateur et le lecteur
étant d’accord sur un code de correspondance commun
- par exemple “chien” renvoie à un certain quadrupède
familier. Sur l’écran, en revanche, des points lumineux
vont imiter l’impression sensorielle que produit d’ordinaire
en nous le stimulus “chien” ; comme l’imitation,
de nos jours, est bonne, l’importance du code est plus faible,
et certains chercheurs, même, disent qu’il n’y
a pas de code du tout. Conséquence majeure dans cette différence
de moyens pour parvenir à une même fin (renvoyer l’énonciataire
à quelque chose qui n’est pas là), l’écran
ne va pouvoir fournir que des tokens, c’est-à-dire
des occurrences d’une catégorie de référents,
là où la page écrite pouvait faire allusion
au seul type. Si “un chien passe” dans cette page de
roman, le responsable de l’adaptation audio-visuelle va devoir
faire un choix que le romancier n’a pas eu à faire
: décider s’il s’agira d’un chien noir
ou d’un blanc, d’un caniche nain ou d’un berger
allemand. Ce sera moins, alors, un chien, que ce chien-là.
S’il n’était
question que d’objets du monde, l’audio-visuel pourrait
retourner à son avantage ce qui s’annonce comme un
handicap : quand il faut trois pages à Balzac pour nous décrire
l’extérieur d’une ferme, un ou deux plans larges
donneraient de bons résultats, et sans ennuyer le néophyte.
Mais les mots, malheureusement pour l’adaptateur, ont le loisir
de désigner des objets incaptables par l’œil et
l’oreille, et même de désigner de purs concepts.
Privé de la possibilité de l’illustration directe,
l’adaptateur devra alors avoir recours au filtrage par un
personnage - qui hume telle odeur, qui a telle sensation tactile,
qui ressent telle émotion... et le dit ou le montre -, ou
bien essayer de faire en sorte que le concept soit évoqué,
non par son nom mais par un assemblage d’objets audio-visuels
qui le désigne symboliquement.
Cette dernière entreprise
est périlleuse ; les bœufs que l’on égorge
chez Eisenstein avec la charge de désigner comme une “boucherie”
la répression des ouvriers de La grève, les moutons
qui se pressent chez Chaplin pour dire que le progrès des
Temps modernes abêtit le peuple, ces tentatives canoniques,
invariablement citées dès qu’il s’agit
d’”images symboliques”, n’ont guère
eu de lendemains au sein de l’audio-visuel narratif. On n’en
trouve plus de telles, de nos jours, que dans des œuvres parodiques
(Top secret) ou des produits détachés de la charge
de narrer, comme les clips. Tout se passe, hors des cercles expérimentaux,
comme si la figurativité intrinsèque de l’image
analogique mécanique lui interdisait de quitter le terrain
de la seule peinture réaliste d’un monde narratif et
cohérent. Encore Eisenstein avait-il choisi une métaphore,
une situation où les mots désignent d’abord
des objets avant d’évoquer un sentiment (la “boucherie”).
Mais s’il s’agit d’un sentiment ? d’une
réflexion ?
“J’avais toujours
pensé que Camille pouvait me quitter”, dit Paul (Michel
Piccoli) dans Le mépris (adapté de Moravia, rappelons-le)
; et bien sûr il le dit : comment rendre ce genre de monologue
intérieur en se passant des mots ? Même les classiques
réputés les plus “adaptables” pour l’abondance
de leurs descriptions du décor, comme les romans de Balzac,
posent des problèmes de cet ordre - et jusque dans ces descriptions
même, ainsi le début d’Eugénie Grandet
:
“Il se trouve dans
certaines villes de province des maisons dont la vue inspire une
mélancolie égale à celle que provoquent les
cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les
ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois
dans ces maisons et le silence du cloître et l’aridité
des landes et les ossements des ruines” (1972: 19).
Non seulement l’adaptation en images devra probablement se
dispenser des comparaisons - faire apparaître un cloître,
des landes et des ruines serait quelque peu pesant, ou obscur -
mais l’opérateur de probabilité que contient
la seconde phrase (“peut-être...”) va faire problème
dans le cadre d’un média aussi marqué par la
dialectique que l’audio-visuel (la dialectique champ/ hors-champ
: pour un objet, être ou non vu - et pas peut-être vu).
Charge au réalisateur, s’il ne veut pas recourir à
la sempiternelle voix off, de donner le sentiment de la tristesse
de la maison, en espérant que le spectateur comprendra.
Pourtant le cinéma
et, partant, la télévision, ont les moyens de triompher
de ces embûches ; ils peuvent faire passer des sentiments
autrement qu’en déléguant cette charge à
des acteurs qui discourent ou même à des assemblages
d’objets possédant des référents dans
un monde fictif. Les cadrages coupants de Dreyer, la place particulière
de témoin que donne au spectateur le placement de la caméra
par Ford, les lents travellings avant de Tarkovski, les combinaisons
audio-visuelles déviantes de Tati, les points de montage
particuliers de Godard, les métaphores stylistiques et les
effets d’annonce du cinéma hollywoodien disent beaucoup
plus que les assemblages d’objets qui peuplent les films où
on les trouve. Des livres entiers y sont consacrés. Des pages
enthousiastes, signées d’autorités de l’esthétique
et de la philosophie, mettent les grands cinéastes au panthéon
de l’art, toutes disciplines confondues, et sans penser qu’il
puisse exister des sentiments, des impressions ou des aperceptions
dont l’expression demeure interdite au cinéma. La télévision,
par ses ressemblances avec le cinéma, dispose d’une
bonne partie de ces armes ; c’est ce que pensait Rossellini,
par exemple. De surcroît, elle dispose également, par
nature, des avancées de l’art vidéo, avec ses
formes nouvelles inconnues au cinéma.
Hélas, la loi du
marché pèse de tout son poids sur la démarche
de l’adaptation - et notamment parce qu’il s’agit
en général de “télé-films à
costumes”, c’est-à-dire de produits coûteux
dont la rentabilisation demande une forte audience. Et le problème
est que le repérage des figures de style audio-visuelles
nécessite un petit entraînement du spectateur (ainsi
que son corrélat, l’interprétation de ces figures
dans un sens qui dépasse celui de la reconnaissance des objets
et la compréhension de l’histoire qu’elles contribuent
à raconter). Or l’institution scolaire dispense assez
peu de ce genre d’entraînement, réservé
plutôt aux étudiants des filières audio-visuelles,
à la clientèle des ciné-clubs et aux lecteurs
des revues spécialisées. Quant aux figures de l’art
vidéo, n’en parlons même pas, puisqu’il
faut fréquenter les musées d’art moderne pour
s’y habituer. Devant l’écran de télévision,
l’adaptateur a donc toutes les chances de trouver un téléspectateur
peu formé au décodage et, sachant cela, il va s’en
priver (au moins en ce qui concerne les plus ostensibles d’entre
elles), et produire quelque chose qui ne tire pas les leçons
des chefs-d’œuvre qui l’ont précédé.
Rien d’étonnant, donc, que les revues de cinéma
ne disent mot des télé-films - pourtant proches, dans
les moyens d’expression, des films de cinéma -, et
que l’expression “télé-film” ait
fini par prendre une acception péjorative dans les cercles
cinéphiliques - et même hors d’eux.
Cette stagnation formelle
se donne en général pour seule excuse avouable la
loi de l’Audimat, nivellement par le bas caractéristique
de la “défaite de la pensée” (cf. la campagne
publicitaire à propos d’Arte ; “est-ce que j’ai
une tête d’intellectuel ?” présuppose quelque
chose de honteux, non seulement à avoir l’air d’un
intellectuel, mais aussi à en être un). Cela semble
réussir, puisque 43 des 100 meilleures audiences de 1994,
à la télévision française, seraient
le fait de télé-films (voir sondage Médiamétrie
cité par Le Monde du 4/1/1995 : le sondage confond toutefois
épisodes de séries et télé-films, et
productions françaises et américaines). Il arrive
également que certains télé-films remportent
un joli succès critique - souvent à à cause
de leur contenu, d’ailleurs, c’est-à-dire parce
qu’ils traitent de sujets “difficiles” ou “risqués”,
et que l’industrie du cinéma a ou aurait rejetés.
Mais s’il est question d’adapter un chef d’œuvre,
on avouera que la quasi-obligation d’avoir recours à
une sorte de “neutralité” stylistique caractéristique
du produit grand public, est quelque peu gênante.
Le plus dommageable, à
mon avis, concerne le choix du “classique”. Ayant renoncé
par contingence matérielle aux outils d’expression
complexes ou non académiques, l’adaptateur va être
tout naturellement conduit vers des œuvres littéraires
qui font grand usage de la désignation d’objets représentables
par l’image ou le son, ainsi que des dialogues. Son choix
se fera donc au détriment des œuvres modernes de la
littérature romanesque, dont les auteurs ont cherché
à créer de nouvelles formes et à s’écarter
du simple rendu de la perception du monde, et ceci très tôt
(par exemple, le premier “monologue intérieur”,
Les lauriers sont coupés, d’Edouard Dujardin, date
de 1887 ; il servira de modèle à Joyce pour Ulysses).
La modernité ira bien au-delà car, dit Bourdieu (op.cit.
p.335) “l”histoire du roman, au moins depuis Flaubert,
peut aussi être décrite comme un long effort (...)
pour (le) purifier de tout ce qui semble le définir, l’intrigue,
l’action, le héros” - en fait, tout ce qui est
traditionnellement représenté au cinéma dès
Feuillade, et que les avant-gardes n’ont jamais pu mettre
à bas (ce n’était pas faute d’essayer
; on se souvient du mot d’ordre de Fernand Léger en
1925 : “l’erreur c’est le scénario”).
“Ce roman “pur” est le produit d’un champ
dans lequel la frontière tend à s’abolir entre
le critique et l’écrivain” (ibid.p.336). Il est
quasi-exclusivement destiné à être déchiffré,
interprété, discuté, ne raconte pas, ne désigne
que peu d’objets - quand il ne crée pas son propre
langage, code à sens unique, si l’on veut, comme dans
le Finnegans Wake de Joyce, qui commence de la façon suivante
(et l’absence de majuscule n’est pas une faute de frappe)
:
“erre revie, pass’Evant
notre Adame, d’erre rive en rêvière, nous recourante
via Vico par chaise percée de recirculation vers Howth Castle
et Environs” (1982 : 9).
Sans même aller jusqu’à
ces extrêmes, un roman jugé aussi unanimement classique
que Les misérables contient de longs passages où la
fiction narrative s’efface devant l’essai ; comme le
dit M. Allem, son préfacier dans l’édition Pléiade,
“faisant parler argot des individus de la pègre, (Hugo)
rédige une sorte de traité de l’argot ; faisant
cheminer Jean Valjean dans les égouts de Paris, il fait un
historique de ces égouts” (1951: XIV). Aucun adaptateur
- fût-ce pour le cinéma - ne s’est jamais risqué
à les traduire en images. Quant au monument de la littérature
française du siècle suivant, A la recherche du temps
perdu - encouragement à écrire, ode à l’écriture
comme seule façon de réussir sa vie - il est réputé
inadaptable, en ce qu’il traite essentiellement des sentiments,
de la mémoire, des perceptions et des aperceptions du narrateur
. On sait d’ailleurs combien peu proustienne était
en 1984 l’adaptation de Volker Schlöndorff, privilégiant
les péripéties de l’histoire d’amour entre
Odette et Swann quand Proust s’attache surtout à suivre
la démarche intellectuelle de Swann, et ce qui le pousse
à renoncer à son rang mondain pour une femme qui n’est
“même pas son genre”.
Conséquence, le
fossé ne fait que s’élargir entre le public
de la télévision et ce que l’”institution”
au sens large tient pour des chefs-d’œuvre du patrimoine
littéraire. Le pire est que ce côté “pur”,
réflexif, du roman moderne tend maintenant à se retrouver
dans l’acte de lecture même des “classiques”
antérieurs à Flaubert. Je me souviens d’Elisabeth
Badinter furieuse, dans ce numéro d’"Apostrophes"
consacré à Sade, lisant d’une voix qui tremble
telle description d’horreurs extraite des Cent-vingt journées
de Sodome et les comparant aux méthodes d'interrogatoire
de la Gestapo, devant un Philippe Sollers stupéfait que l'on
puisse assigner aux mots du Marquis des référents
dans le “réel” (ou plutôt dans le monde
reconstitué dans l'esprit du lecteur, le #MONDE#, pour écrire
à la façon d’un cogniticien comme Jackendoff).
Allons, semblait dire Sollers, ce n’est pas là le récit
d’abominables tortures, c’est un jeu avec les mots et
les catégories, les types qu’ils recouvrent, toute
conversion en tokens étant à proscrire (qu’ils
restent à l’état d’images mentales ou,
pire je suppose, qu’ils deviennent images réelles à
l’occasion d’une adaptation).
En fait, les œuvres
littéraires les plus “adaptables”, celles qui
privilégient la communication de faits organisables en récit,
sont les moins bien considérées en France - du moins
dans le milieu littéraire. Le courant minimaliste américain,
par exemple, n’a guère d’émules dans notre
pays et lorsqu’il s’en présente un l’intelligentsia
crie à la littérature de gare - voir par exemple la
violence inouïe avec laquelle Angelo Rinaldi, par ailleurs
romancier champion de l’insertion de propositions relatives
à des endroits incongrus des principales (marque de fabrique
bien peu photogénique on en conviendra), assassina récemment
Sotos, le roman de Philippe Djian, dans L’Express. L’intelligentsia
supporte les “greffiers du réel” à seules
conditions qu’ils ne s’écartent pas du journal
intime (c’est-à-dire qu’ils “dressent procès-verbal”
de ce qui leur arrive, comme Marcel Jouhandeau, par exemple), et
aussi qu’ils se recrutent en son sein même.
Voilà pourquoi le
commissaire Maigret et Eugénie Grandet ont tant de succès
sur le petit écran - c’est-à-dire les classiques
du roman policier et les classiques de la littérature “descriptive”.
Mais je ne sais s’il faut déplorer cet état
de fait, et s’il faut militer pour que la télévision
adapte encore et encore. Certes ils sont plusieurs millions devant
l’écran quand ils ne seraient qu’une poignée
à lire l’œuvre - et l’on ne chicanera pas
pour savoir quelle est la part de volonté pédagogique
chez les promoteurs de l’adaptation et la part de volonté
publicitaire (adapter un classique reste une “opération
de prestige”). Mais est-ce bien la même œuvre ?
Que reste-t-il de Gustave Flaubert dans l’acclamé Bouvard
et Pécuchet ? Combien de spectateurs aguichés par
le superbe duo Carmet-Marielle, et qui ont acheté le livre
- dont ils attendaient une sorte de prolongement du télé-film
qu’ils avaient aimé, un simple supplément de
détails ou d’actions parallèles comme on les
trouve dans les romans écrits à la hâte après
le succès d’un film dans le but d’en augmenter
les retombées financières -, avant de baisser les
bras devant des phrases comme celle-ci :
“Sa chaîne
de montre en cheveux et la manière dont il battait la remolade
décelaient le roquentin plein d’expérience”
(1979: 55).
Refoulée dans l’adaptation
télévisée, évacuée par la présence
familière d’acteurs de notre époque, la marque
du temps fait retour à la lecture. Elle devient le symptôme
de l’écart entre l’”original” et
l’”adaptation”, soulignant le fait qu’un
roman ne se résume pas à une suite de référents
objectivables et de péripéties, mais qu’il est
d’abord, sinon surtout, l’expression d’un style,
d’une forme dont on se doute depuis Victor Hugo qu’elle
n’est peut-être rien d’autre que “le fond
qui remonte à la surface”. N’en déplaise
aux zélateurs des vertus pédagogiques de la télévision,
qui voudraient voir dans la transposition des classiques au petit
écran une invitation à leur lecture, quand ce n’est
pas une initiation aux Belles Lettres tout court, l’écart
est trop grand pour permettre un tel effet.
De surcroît, les
classiques de la littérature ont été écrits
à des époques et par des auteurs qui se faisaient
de l’art en général une idée extrêmement
haute - systématisée par Hegel dans son Introduction
à l’esthétique, où le but de l’art
n’est rien moins que de “révéler à
l’âme tout ce qu’elle recèle d’essentiel,
de grand, de sublime, de respectable et de vrai”. Comme le
rappelle J.J. Goux (1994: 108), en 1935 encore, et pour quelqu’un
d’aussi “moderne” qu’André Breton,
cette conception prévalait. Sans aller jusqu’à
de tels sommets, l’art a longtemps été ce qui
“apprenait à voir” ; dans Le côté
de Guermantes II, Proust compare vers 1917 certains peintres à
des “oculistes” qui procèdent au “traitement”
du patient par leur peinture, de même pour certains écrivains,
en particulier Flaubert, qui bouleversent littéralement le
monde et les perceptions que nous avons de lui :
“Tel est l’univers
nouveau et périssable qui vient d’être créé.
Il durera jusqu’à la prochaine catastrophe géologique
que déchaîneront un nouveau peintre ou un nouvel écrivain
originaux” (1988: 623 ; Proust reprendra l’idée
dans sa préface à Tendres stocks, et dans “A
propos du “style” de Flaubert”).
Or les temps ont changé.
“Ce que postulait l’art pour se produire, le sol dont
il avait besoin pour être art selon Hegel, cela même
se dérobe à nos certitudes” (Goux op.cit. p.109).
Changer le monde n’est plus le fait de l’art, comme
le voulaient les romantiques, mais plutôt celui des médias
audio-visuels en général - avec la télévision
en première ligne, bien entendu -, et il n’est plus
question d’élévation de l’âme mais
de calamité, puisqu’on les accuse un peu partout de
le “dé-réaliser”, ce monde, et d’encourager
chez leurs consommateurs (on ne peut même plus dire “récepteurs”)
une desséchante passivité. Adaptateur de classiques
: une tâche donquichottesque.
Du même auteur
Trois
Danseuses et le cinéma paru dans Cadrage
BIBLIOGRAPHIE
Essais
Bordwell, David, avec Janet
Steiger & Kristin Thompson : The classical hollywood cinema,
Routledge & Kegan Paul, Londres 1985.
Bourdieu, Pierre : Les règles de l’art (Genèse
et structure du champ littéraire), Seuil, Paris 1992.
Goux, Jean-Joseph : “Eclipse de l’art ?”, Esprit
n°205, “Brouillards d’époque”, pp.
104-116, octobre 1994.
Jackendoff, Ray : Semantics and Cognition, Massachusetts Institute
of Technology Press, Cambridge 1983 (éd. citée: 1986).
Fictions (1ère
date = période d’écriture)
De Balzac, Honoré
: Eugénie Grandet (1833) ; éd. citée: Gallimard
Folio, Paris 1972.
Flaubert, Gustave : Bouvard et Pécuchet (1863-1880 ; inachevé)
; éd. citée : Gallimard Folio, Paris 1979.
Hugo, Victor : Les misérables (1845-1848 + 1860-1862) ; éd.
citée : Gallimard La Pléiade, présentation
de Maurice Allem, Paris 1951.
Joyce, James : Finnegans Wake (1922-1939) ; éd. citée
: Gallimard NRF, traduction de Philippe Lavergne, Paris 1982.
Proust, Marcel : Le côté de Guermantes II (1916-1919),
in A la recherche du temps perdu, tome 2 ; éd. citée
: Gallimard La Pléiade, Paris 1988. Préface à
Tendres stocks, de Paul Morand, initialement parue dans La revue
de Paris du 15/11/1920. “A propos du “style” de
Flaubert”, initialement paru dans la NRF du 1/1/1920.
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