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C'est joli les astres qui bougent
A propos de Y'a pire ailleurs (2011) de Jean-Henri Meunier
par Guy Chapouillié *
"La clé de la richesse c'est de donner…"
(Ibrahim Abou El-Hawa, Mécanicien, bédouin du mont des Oliviers)
"Les hommes généreux et valeureux ont la meilleure vie."
(Havamal, poème de l'Edda scandinave)
Où aller au dehors, disait Céline, dès qu'on a plus en soi la somme suffisante de délire ? Et bien, Jean-Henri Meunier va au dehors, au plus près du dehors, avec un regard sincère, plein de désir, d'amour, d'espoir, qui ausculte en profondeur l'âme des gens, des choses et du territoire de Najac. Et si j'ai toujours ressenti l'ignorance comme une détresse, là je suis en joie car, dans ce film, j'apprends de gestes simples, de paroles simples, de drames du quotidien, de jeux, de tours et détours qui font d'une communauté ouverte un segment très vivant de l'humanité.
Voici un film qui émet une lumière que ne perçoivent sans doute pas les gens pressés, ceux qui ne voient rien, en dehors de leur compte, de leur carrière, de leur certitude, de leur jugement, ceux qui sont aussi devenus des gestionnaires de la misère esthétique…
Ici, ça ne regarde pas en sachant déjà, mais ça écoute, ça saisit à hauteur d'homme, sensible au souffle de l'air, au glissement de l'eau, au verdoiement de la nature, au ciel changeant et resplendissant, à la terre qui gèle, ruisselle, sèche, s'ouvre, se ferme et nourrit au rythme des saisons.
Au commencement, le chef de gare siffle pour annoncer une arrivée en gare de Najac. Une trompette entame l'internationale et un clown musicien apparaît au beau milieu des rails ; il avance comme un funambule incertain, traverse le cadre et sort. Le ton pluriel est donné, de la mélancolie, de la distance, de l'ironie et d'une invitation dionysiaque à la vie, rien que la vie, sans calcul, mais pas sans humanité. C'est un appel à la joie, aux rêves les plus fous ou bien les plus simples ; c'est la volonté de célébrer la coexistence en chaque individu de sentiments contradictoires qui font la condition humaine.
Jean-Henri Meunier desquame à la manière gracieuse d'un ouvrier dans les ondes et monte en film, de coupe franche en coupe franche, le chaos à la fois vif et harmonieux du village. Il capte les effluves et guette l'indicible à l'opposé de la pesanteur intarissable de la téléréalité et de tous ces films affligeants où s'échouent les vanités de morts vivants. Comme un peu partout, ceux d'ici sont venus d'ailleurs, d'Indochine par exemple, mais leur identité en mouvement a la couleur métissée de la terre où ils habitent et de celle qu'ils ont quittée. C'est sans doute pour cela que ces personnes-personnages ne tournent pas le dos au monde, bien au contraire, ils le regardent et l'écoutent mieux que quiconque sur leur promontoire najacois, avec le souci de ne rien perdre du spectacle tragique, mais surtout de ne pas en être absent. C'est le triomphe d'une volonté de résistance à la dévastation par l'affirmation des gestes nécessaires et des leçons de choses, sans prétention, comme une manière de retrouver le sens de vivre et de mourir dans le vertige de l'eau, de l'air et de la terre, dans les remous ironiques de la nature.
«Oh ! putain». La ligne est prise dans les arbres ; le pêcheur se met dans l'eau pour tenter de la récupérer ; il grimpe sur l'arbre, en vain ; il emprunte une corde pour en faire un lasso et finit par retrouver sa ligne. C'est une scène de plaisir et d'énervement d'un réalisme intégral où le réel se refuse et s'abandonne. Le brochet sera pris ; il sera cuisiné, mangé, partagé, dans une chaîne conviviale de gestes simples qui prouvent l'utile beauté de la vie ensemble.
Ici et dans le film, être de ce monde, c'est être amoureux, partageux, danseur, chanteur, pêcheur, cueilleur, prédateur : «Ah ! qu'il est doux le plaisir de la pêche» fredonne le maire.
C'est un poème audiovisuel issu de l'intime des petites choses ; le café servi dans un verre à vin ; la cigarette qu'on roule; les ardoises qui volent de main en main pour couvrir un toit à plusieurs ; le paysage chancelant qui défile sur les vitres de la micheline, déformé, fragile, illusoire ou profond ; le petit quatre-heures du chef de gare avec un énorme paris-brest qu'il détaille, soupèse, touche et consomme en léchant de plaisir ses doigts garnis de crème chantilly.
Le rythme et le sens du film sont à l'image de la vie de ces gens, généreux, parfois déraisonnables et à la marge comme les chevaliers de cette Valse brune que joue au saxo Monsieur le maire, mais des chevaliers que la lumière n'importune pas, curieux des coins noirs, ces lieux de liberté et de chasse fertile.
Soudain, quelques hommes se frayent un passage à travers les broussailles, dans des éclats de rire qui mettent la forêt en fête. Comme de véritables braconniers, le chef de gare en tête, ils traînent le corps d'une biche, tuée par l'autorail. Ils titubent, glissent, empêtrés dans les ronces, gagnés par un fou rire de plus en plus nourri par la jouissance d'un bon coup, d'un défi gagné contre l'interdit. Le boucher de service aiguise les couteaux, découpe et distribue. C'est une nouvelle chaîne de partage où chacun y va de son commentaire culinaire : avec ou sans ail ? A un autre moment, toujours dans la dynamique du don sans obligation, le clown trompettiste prépare des crêpes qu'il déguste avec le garagiste ; c'est la vie du bon côté, dans le silence d'un tête à tête intime où le garagiste, seul, entend le son des avions comme un nouvel appel des airs. Car, il ne veut pas mourir avant de réaliser son rêve de voler avec sa drôle de machine volante pour laquelle il consacre une très grande partie de sa vie. En tenue de Clément Ader, il est sur son engin et simule un bruit de moteur avec sa bouche. Tout son esprit, tout son corps sont tendus en direction du ciel. Et, lorsqu'avec d'autres il contemple une éclipse, la tête renversée, les yeux au risque du soleil, il murmure «c'est joli les astres qui bougent». C'est tout le film qui nous invite à regarder autrement le monde, à interrompre la course qui conduit à la dévastation d'un monde saturé d'égoïsme.
Le 11 septembre 2011, l'impossible vient de se produire ; trois tours sont à terre et, comme ailleurs, la télévision tend les visages et fait le service d'une communion de douleur. Ils sont tous là, en prise directe, foudroyés par cet événement. Le chef de gare tente de comprendre, avec devant lui, sur son bureau, une règle droite comme un i qui tient par miracle, symbole au fond de la fragilité, de la vanité, de la vacuité. La règle tombe, lui est abattu, la fiction est bien une réalité. Pour le garagiste, ça ne fait que commencer, «ça va péter sec ; il va y avoir du monde sur le carreau».
Lui ne s'arrête jamais, au milieu de son garage de curiosités, véritable cour des miracles, il est toujours en mouvement ; il soude, il lime, il répare les feux d'une voiture sans se faire payer et en offrant même le café au client, dans sa maison aux 110 poupées héritées de la passion de sa mère et de sa grand-mère : pour lui, le présent déteste l'oubli qu'il s'agisse d'ici ou d'ailleurs. A vrai dire, il y a dans ce film un frisson de solidarité sans frontière et une conscience d'être concerné par le monde. A sa mère qui parle des conditions délicates de sa vie, un jeune homme raconte son voyage en Palestine où il est allé travailler avec les paysans sans terre pour les soutenir. Il dit que trouver des gens humiliés de la sorte à notre époque, c'est pas racontable. Mais sans aller aussi loin, le chef de gare raconte à sa manière la dévastation qui touche de plein fouet Najac : « ils ont enlevé la cabine téléphonique ! France Télécom les vend et comme la SNCF n'en voulait plus.. ». Il montre la trace au sol de la cabine disparue, alors que peu de temps avant un grand-père téléphonait à sa fille pour lui donner des nouvelles de son fils qui voulait voir passer les trains. Un grand-père qui parle de lui, de sa santé, «j'avais un gramme de glycémie, je n'en ai plus que 0,78», c'est une manière chaleureuse de faire entendre sa voix et d'écouter celle de sa fille ; c'est un hommage à la puissance de la parole, cette caresse à distance qui recharge chacun d'entre nous. Cet enlèvement est un des signes, et pas le moindre, de l'abandon du service public et de l'émergence d'une société du repli, sans gravité : «J'arrive le matin, raconte le chef de gare, je voulais voir et je me dis que là il manque quelque chose… c'est là que j'ai réalisé… la cabine. Ils sont venus avec une grue, un camion et clac, plus rien».
D'évènements en relations, ce film ne prolonge pas le discours de ceux pour qui la rentabilité est devenue la nouvelle morale. Non ! c'est le film de ceux qui vont à contre courant, qui revendiquent l'insolence et la frivolité en quête de ce qui est encore noble ; c'est tout simplement une expérience d'images et de sons choisis et montés contre l'oubli où aucune activité humaine n'est méprisée ; c'est un regard d'homme de vérité, sur la nécessité des gestes quotidiens, même et surtout des gestes durs et répétitifs : la mort du cochon et son cri déchirant qui annoncent les réserves pour l'hiver… le gavage des canards à faire trois semaines, tous les jours, soirs et matins en tournant la manivelle… la meule à aiguiser les couteaux… la saignée des canards et leurs carcasses pendus dans l'étable, sous l'œil innocent de l'âne.
Enfin, les pigeons s'envolent ; les saucisses sèchent ; la neige étend son manteau blanc et le feu réveille les cheminées. Le montage vire au gel pictural. Seul, au cœur de l'hiver, le café du village s'embrase de chaleur humaine où les confessions et les propos intimes dominent ; c'est un peu la mise à plat d'un pensée commune, hantée par l'amour et la mort, « faut que j'arrête l'alcool, la cigarette ».
L'angoisse n'est pas un vain mot, puisque le garagiste est à l'hôpital, le bassin brisé, où il réclame sa maison, ses amis et ses bêtes, « vivement que je rentre à la maison, sinon je vais devenir timbré ; je ne peux pas rester sans travailler ».
Il fait un petit signe à la caméra, se sera son dernier, recueilli simplement avec une pudeur qui libère les larmes. Son héritage distribué n'est pas dispersé aux quatre vents, car c'est un vide garage où chacun vient prendre qui une roue, qui une poupée, qui de la ferraille, comme dans un rite d'incorporation pour prolonger sa vie en eux, avec eux. Non ! il n'est pas mort ; il est toujours là, prêt à rendre encore service aux autres. La preuve, le garage est vide, ou presque, car y demeure encore sa drôle de machine volante, fruit d'un rêve fou, d'un défi, d'une leçon d'homme. Un témoin dit l'avoir vu décoller de cinq mètres au-dessus du sol. L'aurait-il fait ? Une autre histoire est en marche.
Véritable film de deuil, Y a pire ailleurs montre que le désir d'appartenance naît aussi du désir du désir de l'autre ; il est la forme d'une conscience du bonheur et de la souffrance des hommes. Ce cinéma-là dégage un parfum qui restera.
* Guy Chapouillié
Professeur des universités, cinéaste et fondateur de l'ESAV
Bande-annonce
de Y'a pire ailleurs (2011) , cliquez ici
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