2009


Rien à perdre,
tout à découvrir


Par Guy Chapouillié
Professeur des Universités
Cinéaste
Directeur de l'ESAV







Titre du film : RIEN A PERDRE / NOTHING TO LOSE
Réalisation: Jean Henri Meunier
Genre/durée/année: Documentaire 78', 2009
K Production / Les Productions du Ch'Timi

Synopsis: Ce film est d'abord né d'une rencontre forte et fortuite, dans une rue toulousaine, avec un homme errant « aux semelles de vent », un vagabond gouailleur et lumineux : Phil le Fakir, clown et SDF de son état, lancé alors dans une grève de la faim contre le harcèlement de la Police Municipale et pour le combat quotidien des Enfants de don Quichotte Toulousains. C'était le jour de son anniversaire, il était joyeux et criait qu'il était né le même jour que la mort d'Edith Piaf, dans le même hôpital… Je savais désormais que ce film serait le portrait d'obscurs flamboyants, d'errants majestueux, de perdants généreux, de déclassés à la classe humaine sans pareille, de figures de l'ombre mises en lumière…Ce film raconte leur vie des hauts et bas, leur combat pour avoir un toit..."

Avec pour seul centre l'homme, rien que l'homme, le film de Jean Henri Meunier, Rien à perdre, m'a fait verser des larmes de rage et de bonheur. J'ai vu là un homme végétal au cœur de Toulouse, en quête du bonheur sur un fil fragile, entre enracinement et rejet, entre cadre et hors cadre, entre l'homme et son ombre.

C'est une traversée permanente de frontières entre surface et profondeur, là où le caché devient visible, là où se manifeste le visible autrement, jusqu'à l'émergence d'une autre hiérarchie des choses, des gestes et de leurs relations dans un relativisme au parfum de réel. Il ne s'agit pas d'un savoir figé, mais bien d'une leçon d'humanisme où rien n'est vraiment anodin, ni jamais définitif. C'est un nouvel intervalle de clarté où se déploie la fraternité.

De telle manière que Toulouse est filmée comme jamais.

C'est un vol d'oiseaux qui se reflète dans l'eau ductile d'une Garonne contenue et apaisée ; une Garonne dont le sillon liquide fertilise des quais où les corps s'étirent, sommeillent, s'enlacent, se caressent, s'embrassent, s'embrasent, où ça marche à pied, où ça court, où se croisent arpenteurs et rêveurs, bref où ça vit pleinement, y compris l'homme végétal.

Il y a là le regard d'un poète intégral car, sans ignorer les atours de la surface, il en fait éclater la peau, en pénètre la béance pour en sonder la profondeur.

L 'homme végétal n'a pas de domicile fixe, il est en lutte et il proteste, «ça se passe comme ça ; ça restera comme ça ; on ira jusqu'au bout », dit-il, «et puis, je ne suis pas le seul, on est nombreux dans ce cas-là».

En effet, il est installé dans un campement des Enfants de Don Quichotte , sur l'esplanade du 19 août 1944, jour de la libération de Toulouse  ; la libération, ça ne s'invente pas ! et là, c'est tout un programme aimanté par un toit ; « un toit c'est un droit », le mot d'ordre récurent que clament tous les sans-abris qu'abrite ce film.

Au total, c'est la description d'un combat où se croisent la résistance, la générosité, l'humanité et le partage pour faire émerger l'énergie singulière d'une cité non exclusive. Ainsi, dans ce village sur lequel flotte le drapeau noir des pirates au grand cœur, les gestes divins d'un quotidien social s'enchaînent et se déchaînent avec des débats, des discours, des meetings, des fêtes, des chants, un coiffeur, des toilettes sèches, l'arrosage de fleurs, la corvée des poubelles, l'épluchage des légumes et la préparation du repas pour 40 ou 60 personnes, jusqu'à tresser toute une vie d'êtres ensemble que le film fait émerger comme une terre d'Utopie au cœur de la cité rose. C'est le moment où, par la guitare de Sandoval, l'image devient irrésistiblement audiovisuelle et se pulvérise en fragments de plainte ; la plainte pénétrante d'une chose qui s'exonde et s'étire lentement, jusqu'à pénétrer la ville et l'incliner.

Ici, une femme qui a très froid, c'est son premier hiver dehors, parle d'une perte d'emploi, éjectée par le patron, et puis d'un accident de voiture qui la met à la rue. C'est l'engrenage sans appel, «sans logement pas de boulot et sans boulot pas de logement». Là, un jeune homme, qui a eu un problème familial, a tout laissé sur place, le canapé, le frigo, payé le loyer, mis la clé sous la porte et s'est cassé dans la rue, cette nouvelle école où on apprend chaque jour, souvent dans la peine, pour trouver un abri, des amis, car seul dans la rue, «tu ne t'en sors pas et c'est pour ça qu'on a des chiens ». « Pas un mot en moins, pas un mot en plus » dit un passant solidaire, comme le film dont le montage est celui d'un rhapsode soucieux de lier, de réunir ceux qui, épaves de trottoirs, n'ont qu'une main à tendre, que personne ne prend jamais, telles les images de ces vélos tordus, enchaînés, désossés, abandonnés eux aussi, qui témoignent vivement d'une fausse mollesse de la violence ordinaire. Mais encore et toujours le grincement d'une guitare dans l'entrelacs d'images incertaines, hantées par des fantômes qui boivent, courent, patinent, souvent au ralenti, gros plan sur le temps, pour donner la mesure d'une tension, d'un mouvement qui n'est plus contenu.

D'ailleurs, c'est le départ d'une manif, dans la beauté d'un geste décidé, d'une voix collective qui clame « luttons, luttons, un toit c'est la loi » et «une tente démontée, c'est un toit retrouvé ». Le film n'écarte aucune souffrance, aucun doute, aucune contradiction, il ne cherche pas la perfection qui finirait par n'être plus qu'une contrefaçon de la vérité. Il se déroule sous le soleil, dans la neige où le groupe grelotte, mais résiste et insiste alors que le film persiste dans la relance d'un désir en construction : « on nous a posé l'électricité, on peut recevoir le courrier, alors là, il y a plus qu'à construire ». L'homme végétal vient de parler, d'une parole en santé, d'une parole d'homme en liaison avec le monde, enfin, un poste de radio à la main pour étendre encore plus son écoute.

Et toujours des fragments grinçants du temps qu'il fait, du temps qui passe et des chalands qui passent le temps, qui tuent leur temps à consommer, sans regarder la simultanéité complexe de leur condition, dans la répétition à l'infini des modes d'emploi publicitaires de la consumation. Au demeurant des fragments chaleureux qui dessinent l'horizon de ce qui devrait se partager.

Tandis que là-bas, du côté de la Libération, où le campement sous la neige n'a rien d'un gel pictural, où des mains se réchauffent dans les flammes, le mouvement continue. Ils iront jusqu'au bout, portés par le rêve moteur d'un voyage au pays des merveilles, du partage et de la fraternité, où il ferait bon vivre dans une petite chaumière, près d'une cheminée, avec les chiens à côté, un petit potager derrière et puis la vente de leurs radis ou de leurs salades.

Soudain, c'est le sommet, un jeune homme est ému aux larmes, car il vient de recevoir une lettre, la première du campement pour une personne, une lettre de sa grand-mère. « Elle pense à moi », dit-il, «merci à la poste ». La larme à l'œil, il me semble que j'ai la larme à l'œil.

Le film ne vise nullement l'idéalisation de la réalité, mais il ne rejette pas le désir des sans abris de vivre ordinairement au beau milieu de la vie des gens ordinaires. Il organise même cette envie en suivant les sans abris sur le chemin de l'action, eux qui savent que c'est la seule solution de faire leur petite révolution et de montrer qu'ils sont nés dans un pays qui existe vraiment.

D'ailleurs, si le film insiste sur la fragilité du camp, il insiste aussi sur l'agora qu'il est devenu, où convergent de nombreux soutiens qui prouvent que désormais la frontière se traverse aisément, comme le fait cette jeune fille solidaire qui amène l'homme végétal sur le porte-bagage dans une ronde du bonheur, au son d'éclats de rires complices et joyeux, sur la place du changement, dans le film du changement ; alors là, le bonheur existe bel et bien, car il est partagé.

A la sortie du Tribunal, loin de l'élection de Sarkozy qui les avait tétanisés, les visages sont radieux et libérés, «c'est bon on a gagné».

Aussi, lorsque l'homme végétal agite un trousseau de clés, telles les clés d'une liberté nouvelle d'entrer et de sortir de chez soi pour aller vers les autres, c'est le début d'autre chose, avec beaucoup de souvenir, de promesses et pas mal d'amour. Alors, dans le moment où le visage de Fakir, l'homme végétal, au ras des pâquerettes, me dévisage, je me demande bien quel est ce regard qui traverse ses yeux et j'ai envie de dire que c'est celui de la dignité gagnée.

Merci à Jean Henri Meunier dont le film m'a rendu meilleur. C'est bon, il a gagné.

Guy Chapouillié
Professeur des universités, Cinéaste & Directeur de l'Ecole Supérieure d'Audiovisuel

FILMOGRAPHIE
Jean-Henri Meunier, auteur-réalisateur


RIEN A PERDRE / NOTHING TO LOSE

Documentaire- 78' - 2009
Production: K Production / Les Productions du Ch'Timi

Mina Agossi, une voix nomade (Mina Agossi, a nomad voice)
Documentaire 52' DigiBeta - 2007
Production Label Vidéo / arte

Ici Najac, à vous la Terre (Najac calling, over to you Earth)
Documentaire - 97' – 35mm - couleur - 2006
Production Little Bear

La vie comme elle va (As life goes by)
Documentaire - 97' – 35mm - couleur - 2003
Production Galatée Films, Arte, Odyssée

L. Subramaniam, un violon au coeur
Documentaire - 75' - couleur - 1999
Portrait du violoniste indien (musique carnatique) L. Subramaniam
Production Cie Panoptique, Cie Phares & Balises, France 3, Viji Global Arts

Tout partout partager
Documentaire - 52' - couleur - 1998
Portrait du compositeur zaïrois Ray Lema
Production Les Films du Rond Point, Paris Première

Sans Queue Ni Tête
Fiction - 63' - couleur – 1994
Avec Danyboon, Emmanuel Donzella, Jean-Christophe Herbeth, Fabien Kachev, Michel Muller, Daba N'Diayé, Luc Sonzogni

Smoothie
Documentaire - 77' - couleur - 1992
pour et avec Maurice Cullaz…
Production Label Vidéo, Les Films Grain de Sable, Duran / Duson, Wadili Productions

 

Copyright Cadrage. International Standard Serial Number: ISSN 1776-2928