2012


Tribune Hiver 2012/2013
Sauvons
Cinecittà

par Jean-Luc Antonucci,
Archictecte DPLG et Maître de conférences à l'ESAV


Touriste à Rome pendant quelques jours en ce début de mois de septembre, alerté et appâté par des spots publicitaires dans les bus romains, une visite de Cinecittà s'imposait.

Lors d'un précédent voyage à Rome, il y a déjà de très nombreuses années, mon père avait voulu me faire visiter ces studios. À l'époque, le tourisme industriel n'était pas encore considéré comme une ressource financière et nous avions été fermement refoulés. Dépités, nous étions retournés chez ma grand-mère en longeant les studios par l'extérieur. Je conservais de cette tentative manquée le souvenir d'enchevêtrements de tubes métalliques soutenant des décors en plein air derrière lesquels nous étions passés, sans pouvoir les voir. Décors que mon père m'avait dit être ceux du tournage de Cléopâtre avec Liz Taylor et Richard Burton.

Ce qui avait été tenté au début des années 60 se devait d'être réussi et, cinquante ans plus tard, en ce matin de septembre 2012, j'allais pouvoir entrer dans les studios de Cinecittà.

« Cinecitta' si mostra »

Dès la sortie de la bouche du métro qui déverse les touristes devant les portes de Cinécittà, une banderole suspendue au-dessus de l'entrée accroche immédiatement le regard : « Cinecittà okkupata ».

Les derniers ouvriers et techniciens du cinéma à Cinecittà sont en grève depuis le début de l'été pour s'opposer au projet de Luigi Abete, actuel président de la société des Studios Cinecittà, qui veut morceler son entreprise en plusieurs sociétés. Ce qui constitue le premier pas vers un démantèlement programmé. Cette technique est désormais devenue un grand classique pour qui veut programmer et organiser la disparition d'une entreprise du service public afin de libérer la place pour les opérateurs privés. Dans notre pays, les PTT, puis La Poste et France Telecom en ont par exemple déjà largement fait les frais. Dans le domaine de l'audiovisuel, l'ORTF, société nationale de radio et télévision, a connu un sort analogue lorsqu'au milieu des années 70 le Président Valéry Giscard d'Estaing et son Premier ministre Jacques Chirac ont décidé de la faire éclater en 7 sociétés de radio (Radio France), télévision (TF1, Antenne 2 et FR3), production (SFP), diffusion (TDF) et gestion du patrimoine audio-visuel national (INA).

Depuis les années 90, l'État italien s'est déjà largement désengagé de la société nationale qui avait rendu possible le bouillonnement et le foisonnement du cinéma italien. Le plan imaginé par la direction actuelle des studios n'est que le prolongement d'un processus qui condamne le site historique de Cinecittà dont la situation, en plein tissu urbain romain, Via Tuscolana, fait assurément briller les yeux de plus d'un investisseur et spéculateur immobilier. La construction d'un hôtel y est notamment d'ores et déjà prévue.

Déjà en 1982, 12 ha du site historique de Cinecittà, ont été vendus pour faire face à la crise qui touchait alors la production cinématographique italienne.

Parallèlement, Luigi Abete et sa société se sont engagés dans la réalisation d'un grand parc de loisir dédié au cinéma, Cinecittà Word qui, à l'instar d'autres parcs dont il s'inspire, proposera des attractions avec différentes infrastructures d'accueil et d'accompagnement.

Cinecittà Word [ http://www.cinecittaworld.it ] est implantée dans les anciens studios de Dino de Laurentis, à Castel Romano, une commune de la périphérie de Rome, plus connue pour son village « Designer Outlet » de soldes et démarques permanentes de marques, principalement d'habillement.

Tout un symbole qui caractérise parfaitement un système où le commerce entend mettre la main sur tous les secteurs de la société. Une association Cinecittà-Castel Romano que réalise Matteo Garrone dans son dernier film Reality : la fabrique du rêve télévisuel artificiel et inhibiteur dans lequel sombre Luciano d'un côté et la cité du commerce-roi où sa femme vend les robots qui enchaînent et asservissent les consommateurs de l'autre.

Ce n'est plus la création cinématographique qui importe, mais les produits dérivés qu'elle permet de générer. Pour promouvoir les produits commerciaux qu'ils ont imaginés, les professionnels de la finance n'hésiteront pas à s'appuyer sur le souvenir d'une période particulièrement riche du cinéma italien et à s'approprier sans vergogne le travail des créateurs et techniciens qui ont forgé, tout au long des années 50 à 70, les outils et la notoriété d'un patrimoine historique et culturel dont ils sont aujourd'hui les héritiers et devraient être les garants. Ces gestionnaires zélés n'auront pas plus de scrupule pour sacrifier ce qui fut le creuset d'un savoir-faire cinématographique qu'ils vont idéaliser afin de pouvoir réaliser de substantiels profits financiers qui ont à leurs yeux visiblement bien plus de valeur que le travail, l'expérience et la mémoire des générations qui les ont précédés.

« Cinecittà okkupata »

Dans ces conditions, la visite de Cinecittà prend un tour nouveau. Elle mêle de manière inattendue tout à la fois le plaisir de la découverte et la chronique d'une mort annoncée.

On entre dans les studios par l'entrée principale qui a valeur de logo. Au comptoir d'accueil des visiteurs qui se différencie mal d'un poste de sécurité, on explique que deux circuits sont possibles : d'abord la visite de l'exposition « Cinecitta' si mostra » installée dans les deux bâtiments qui font face à l'entrée et, moyennant quelques euros de plus, on aura le droit de suivre un guide pour la visite de « Cinecittà outdoor », c'est-à-dire la visite des décors permanents en plein air.

Dans le premier bâtiment qui porte le nom de Fellini, on retourne au projet de Mussolini qui, au milieu des années 30, a voulu réaliser un projet destiné à créer en Italie le pendant des studios hollywoodiens. Dans cet étrange attelage associant en un même lieu Federico Fellini et Benito Mussolini, on peut notamment voir les esquisses du complexe conçu et dessiné par l'ingénieur Carlo Roncoroni et l'architecte Gino Peressutti. On peut aussi y voir une photographie de la cérémonie d'inauguration des nouveaux studios, en avril 1937, où on peut apprécier la manière dont Le Duce percevait le cinéma et le rôle qu'il entend lui attribuer pour peser sur le peuple et la société : il s'approprie l'image du réalisateur qui conçoit et dirige (cf. notre article Jacques Tati, constructeur [http://www.generique-cinema.net/analyses/tati.html]) en se faisant représenter dans la posture de l'opérateur/metteur en scène derrière sa caméra et il a fait écrire en gros sous son imposante effigie un précepte vaticinateur : « La cinematografia e' l'arma piu' forte » [http://www.lesarcs-filmfest.com/blog/wp-content/uploads/cinecitta-inauguration.jpg].

Cinecittà doit vivre !

Au lendemain de la Libération du pays, en engageant une politique de soutien résolu du cinéma national et de ses techniciens, l'État italien a rendu possible l'essor d'une création cinématographique ambitieuse. Mais au milieu des années 90, à l'image de nombreux États européens qui bradent leurs services et entreprises publics, l'État italien prépare son désengagement en créant une entreprise industrielle qui dépendra directement du Ministère du Trésor et sera privatisée quelques années plus tard. En 1997, est ainsi créée la Société privée des Studios Cinecittà dont l'État italien ne conserve plus qu'une très faible partie du capital. En préparant l'éclatement des studios en plusieurs sociétés la direction actuelle met en place l'organisation qui lui permettra de vendre ses actifs à la découpe et de déplacer ses activités au gré des opportunités financières ou prétendument stratégiques, libérant ainsi l'espace historique de Cinecittà qui pourra être monnayé au prix fort auprès des promoteurs et spéculateurs immobiliers.

C'est contre cette entreprise de démolition et de dépeçage que se battent les ouvriers et techniciens qui restent encore à Cinecittà.

De même que dans une pétition appelant à la « mobilisation pour sauver CINECITTA » [https://11709.lapetition.be], des professionnels du cinéma européen alertés par Ettore Scola demandent aux autorités européennes de « protéger et classer ce monument historique de la culture ».

Pour continuer la visite de l'exposition on pénètre dans le bâtiment amiral de l'exposition en passant sur une maquette de l'ensemble du complexe cinématographique puis, le long d'un couloir qui traverse le bâtiment de part en part dans sa longueur, on a accès à diverses salles qui présentent les différentes étapes du processus de création audiovisuelle et donnent un aperçu du travail de quelques-uns des principaux techniciens et professionnels du cinéma.

La visite se termine par la traversée du poste de commande d'un sous-marin US, le S 33, décor du film « U-571 » de Jonathan Mostow rajouté dans le prolongement du bâtiment amiral. Si on le souhaite, on peut terminer la visite avec les décors en extérieur austères et vieillissants d'une série télévisée apparemment bien connue en Italie, « Le médecin en ville ».

Ce parcours terminé, on reste un peu sur sa faim. La mise en scène de l'exposition donne l'impression de n'avoir pas vu grand chose de ce qui fait la singularité de Cinecittà et du cinéma italien et si la visite se terminait là, on passerait largement à côté de ce et ceux qui ont fait Cinecittà et le cinéma italien. Bien peu de choses sur les hommes et les femmes qui ont travaillé dans ces studios pendant toutes ces années en dehors du vernis des stars. Trop peu également sur leur travail et sur ce qui les animait. Seule domine l'image d'une usine produisant du rêve. Cette idée selon laquelle il ne faut pas mettre au jour les entrailles des lieux où se fait le cinéma et de ne pas révéler la manière dont sont réellement faits les films, au risque de briser le charme et le mystère des films est largement partagée dans le monde du cinéma et perdure malheureusement.



Si on a accepté de dépenser quelques euros de plus, vient alors la visite de « Cinecittà outdoor ». La découverte des décors en extérieurs est bien moins ordonnancée mais beaucoup plus riche. La déambulation dans les vestiges de décors en jachère attendant d'être réutilisés est bien plus émouvante et instructive. Même si on ne voit personne au travail, ce que l'on nous montre et nous permet de voir renseigne bien plus sur le travail de tous ceux et toutes celles qui donnent vie aux films qui se tournent ici et d'en apprécier l'immense savoir-faire.

Ce qui manque le plus c'est la visite des lieux de travail et le contact avec les travailleurs du cinéma. On arpente des lieux qui, aussi brillants soient-ils, sont des vestiges sans vie. On visite des décors passés dont la facture nous éblouit et émerveille mais au-delà de tout l'intérêt que l'on peut y trouver, ce sont des lieux désincarnés dont l'aspect inhabité et inutilisé en accentue la force symbolique : la vie semble s'échapper lentement de Cinecittà !

Derrière les décors de la rue de Broadway, de la Rome antique et de la Florence renaissante, c'est un cimetière de décors qui s'offre aux yeux du visiteur. Les carcasses abandonnées de décors anciens laissés sur place après tournage projettent devant les yeux des spectateurs invités une vision prémonitoire de l'abandon programmé.

Juste avant de repartir, comme c'est désormais l'usage dans les espaces muséographiques, le visiteur pourra faire une halte dans l'espace qui tient lieu de boutique et de cafétéria. Là, des caméras 35mm, Avia, Mitchell, Debrie, Cinephon ou Arriflex, fossilisées et accessoirisées, animent l'espace et le hantent en échappant probablement au regard de la plupart des visiteurs.

Le capital, son instrument la finance, ignorent les travailleurs et méprisent leurs savoir-faire comme leurs outils. Ils tuent les métiers et n'ont guère plus d'égards pour ceux qui les exercent. Le cinéma n'échappe malheureusement pas à cette logique implacable et destructrice.

Avec celles et ceux qui luttent

Dehors, à gauche de la sortie de Cinecittà, les ouvriers et techniciens grévistes sont rassemblés sous une tente.

Le contact avec les grévistes, même s'il est court et compliqué par les difficultés de communication en raison d'une langue mal maîtrisée redonne du corps ainsi qu'une perspective humaine et sociale à cette visite : ce sont des hommes et des femmes qui font vivre ces studios, ce sont des travailleurs qui donnent vie au cinéma. Ce sont ces hommes et ces femmes qui luttent aujourd'hui contre les projets des financiers. Cette lutte dont on peut suivre l'actualité sur internet [ http://www.youtube.com/user/savecinecittastudios ] n'est pas passéiste, bien au contraire. Elle repose sur la conviction que l'expérience et le savoir-faire des hommes et des femmes qui ont fait le cinéma italien justifient pleinement leur envie de vouloir continuer à vivre de leur travail.

Pour soutenir leur lutte et contribuer au versement d'une partie des salaires qu'ils ne perçoivent plus, on peut acheter les T-shirts « Salviamo Cineccità » qu'ils ont fait fabriquer et avant de quitter les studios, avec les quelques mots d'italien que l'on maîtrise, on peut leur dire toute notre solidarité pour leur combat.

Photos Michelle et Jean-Luc Antonucci

 

Copyright Cadrage. International Standard Serial Number: ISSN 1776-2928