
IL CINEMA RITROVATO
BOLOGNE du 2 au 9 juillet 2005
compte rendu
de festival par Mariange Lapeyssonnie
Invitée
par la Cineteca de Bologne pour assister au festival de cinéma
qui se tient tous les ans au mois de juillet, j’ai pu
voir un certain nombre de films restaurés et bien sûr
ceux concernant « Il progetto Chaplin ». Je ne
mentionnerais ici que ceux qui ont retenu particulièrement
mon attention, soit parce qu’ils étaient inédits,
soit parce qu’ils offraient une belle restauration,
soit parce qu’ils invitaient au recul critique.
Un très beau film portugais de 1922 (81’) de
Rino Lupo intitulé Mulheres Da Beira, magistralement
accompagné au piano par Neil Brand (musicien pour lequel
je conseille d’aller voir son site sur la toile). C’est
un document remarquable sur le Portugal et les mœurs
de la campagne autour de Porto. Indépendamment de L’idylle
mélodramatique, qui porte malgré tout un regard
satirique sur la morale de ce temps-là, les images
sont belles grâce à une recherche dans les mouvements
de caméra et au montage qui mettent en valeur à
la fois les personnages et les paysages.
Au Teatro Comunale, projection du Cuirassé Potemkin,
film russe de 1925 (70’) de Sergej Eisenstein, avec
La partition originale d’Edmund Meisel sous la direction
de Helmut Imig avec l’orchestre du Teatro Comunale de
Bologne. C’est un projet de Kulturstiftung des Bundes,
Filmuseum de Berlin. Ayant une bonne connaissance de ce film
, je fus très déçue par la musique :
elle est très lourde et trop souvent redondante, tue
partiellement la force de l’image et contribue à
une certaine perte d’émotion. Il semble me souvenir
que le réalisateur lui-même n’avait pas
choisi de retenir cette orchestration.
Autre restauration étonnante, la Caduta Di Troia, film
italien de 1911 (33’) de Giovanni Pastrone et Luigi
Romano Borgnetto. Présenté par Davide Pozzi
(Cinémathèque de Bologne), Alberto Barbera (Musée
national du Cinéma de Turin) et Livio Jacob (Cinémathèque
du Frioul), accompagné au piano par Alain Baents, musicien
de talent. Ce film, qui reprend une grande fresque de l’histoire
grecque antique, donne une vision grotesque de celle-ci. Aucun
souci historique mais un imaginaire très proche de
l’époque 1900, un filmage qui s’apparente
plutôt à du théâtre filmé
et des acteurs qui surjouent. Cependant il ne m’a pas
été indifférent de voir un film si peu
cinématographique alors qu’à l’origine
les Frères Lumière avaient parfaitement saisi
ce qui fait la différence avec le théâtre.
Je fus également très déçue par
le dossier consacré à Pier Paolo Pasolini qui
s’est complu dans l’éloge constant sans
jamais un recul critique. Une succession d’interviews
mal filmées et un montage franchement négligé.
En revanche, excellent
moment avec la projection des courts métrages de Maurice
Pialat sur la Turquie. Serge Toubiana de la Cinémathèque
française, qui les présentait avec enthousiasme,
a rappelé combien Pialat les avait reniés mais
qu’il eût été dommage de ne pas
redonner vie à ce travail de grande qualité.
Or, il est certain que l’on voit à l’œuvre
en ceux-ci un vrai talent de cinéaste.
Bosphore, 1963-1964 (14’)
Istambul, 1963-1964 (13’)
Pour qui connaît la Turquie on ne peut qu’apprécier
le magnifique montage, le réalisme des images et la
choix musical particulièrement pertinent. Une poésie
se dégage de la composition.
La Corne d’or, 1963-1964 (13’)
Une belle évocation encore de l’Orient sur un
texte bien choisi de Nerval.
Maître Galip, 1963-1964 ( 11’)
L’atmosphère de la ville en écho au poème
de Nazim Hikmet : « J’ai soixante ans, si je pouvais
vivre encore cinq ans. »
Pehlivan, 1963-1964 (13’)
La lutte turque entre hommes en pantalon de cuir, torse nu
et le corps entièrement huilé. Un filmage somptueux
d’où se dégage un érotisme fascinant
et une rare sensualité. Un contrechamp étonnant
sur la danse du ventre des toutes jeunes filles pour distraire
la foule. Une liberté des corps inattendue offerte
à un public disparate et joyeux. Une Turquie très
moderne !
Byzance, 1963-1964 (11’)
Non la magnificence de la ville mais la beauté des
ruines pour évoquer la chute de la cité lors
de sa mise à sac par le sultan (1451-1453) et le passage
de l’Orient gréco-latin à l’Orient
musulman avec la cathédrale Sainte-Sophie transformée
en mosquée.
Les trois autres courts-métrages
présentés un peu plus tard dans la semaine :
Pierres éparses,1962, (10’), L’ombre familière,
1958, (26’) et Congrès eucharistique diocésain,
1953, (9’) n’offrent cette fois-ci qu’un
intérêt très secondaire.
Une série de
films était également consacrée à
la mise en scène de la guerre. Dans la sélection
que nous avions faite, nous avons préféré
Memphis Belle : A Story Of A Flying Fortress, USA, 1944, de
William Wyler (40’) avec ce filmage impressionnant depuis
les avions de chasse au combat ; Major Dundee, USA, 1965,
de Sam Peckinpah (136’) pour son montage virtuose, ses
paysages grandioses, le jeu des acteurs et la finesse des
relations ; The Big Red One, USA, 1980, de Samuel Fuller (138’)
: des images prenantes, une bande son remarquablement travaillée,
un humanisme fort qui tient autant à la sobriété
des rapports humains qu’aux silences et aux scènes
symboliques (un vrai moment de cinéma !).
Un très bon
dossier Luis Bunuel commenté par Ferran Alberich et
fort éclairant sur les rapports Bunuel/ Dali et la
création. De pertinentes analyses au cours de la projection
des films suivants :
Menjant Garottes, Espagne, 1930 (4’), où Bunuel
filme les parents de Dali dans leur propriété
de Cadaquès en train de manger des oursins.
Fragmentos de la filmacion de Las Hurdes, Espagne, 1932, de
Bunuel (5’)
Espagne 1936, Espagne, 1937,(36’)
Final comercializado y final alternativo de Los Olvidados,
Mexique, 1950, (7’) où l’on peut mesurer
le talent de Bunuel dans la fin qu’il réalise
pour son film au lieu de celle minable et moralisatrice qu’on
voulait lui imposer.
Las Aventuras de Robinson Crusoe, Mexique / USA, 1952. F.
Alberich se livre à une étude comparative des
deux versions anglaise et mexicaine.
Pour terminer nous
ferons mention de la série de films muets intitulés
Tao, France, 1923, de Gaston Ravel. Nous nous sommes essentiellement
intéressés aux prestations musicales des musiciens
au piano dans la salle. Approches différentes de Neil
Brand, de Maud Nelissen, de Alain Baents. En effet les films
eux-mêmes sont franchement irrecevables pour le fond
raciste et colonialiste qu’ils véhiculent. Il
est à cet égard très dommage que Bologne
n’envisage pas des débats qui feraient suite
aux projections et qui permettraient des échanges d’idées
non négligeables. Cela manque cruellement.
Mêmes visions dégradantes et cartons souvent
racistes pour le film, projeté sur la Piazza Majore,
Broken Blossoms, USA, 1919, de David W. Griffith, (90’).
Seule la composition musicale de Gabriel Thibaudeau mérite
d’être louée. A elle seule d’ailleurs
elle permet la vision du film jusqu’au bout. Contrairement
à Potemkin, c’est elle qui rachète, à
notre sens, la pauvreté cinématographique du
film.
Il ne fallait pas manquer bien sûr le projection Piazza
Maggiore de Mon Oncle ,France-Italie, 1958, de Jacques Tati.
Mais quelle idée de donner la version anglaise !
Il PROGETTO CHAPLIN
Venue essentiellement
à Bologne pour voir les restaurations des films de
Chaplin, réalisateur sur lequel je continue à
travailler (un prochain livre devrait paraître en 2006),
j’ai donc assisté à la totalité
des projections. Les films déjà restaurés
de la série Keystone sont les suivants :
Kid Auto Races At Venice, USA, 1914, (7’)
Mabel’s At The Wheel, USA, 1914, (21’)
A Film Johnnie, USA, 1914, (15’)
The Property Man, USA, 1914, (31’)
Gentlemen Of Nerve, USA, 1914, (17’)
His musical Career, USA, 1914, (18’)
Making A Living, USA, 1914, (18’)
The New Janitor, USA, 1914, (17’)
Mabel’s Busy Day, USA, 1914, (17’)
Cette restauration, en accord avec la famille Chaplin et les
héritiers, est menée à bien par la Cinémathèque
de Bologne et le laboratoire L’Immagine Ritrovata. Celle-ci
est promue par l’Association Chaplin en collaboration
avec BF/ National Film and Television Archive et Lobster Films.
Les 35 slapsticks de la série seront ainsi restaurés.
Ces projections m’ont
permis de voir des versions bien plus complètes que
celles que je possède moi-même sur d’anciennes
vidéos découvertes au hasard de mes recherches.
La qualité de l’image est bien meilleure ! J’ai
également apprécié la projection au Teatro
Comunale, en clôture du festival, de A Woman Of Paris,
USA, 1923, (89’) pour la qualité de la restauration
et pour l’orchestration du Maestro Timothy Brock sur
la musique originale de Chaplin.
Mon ami Thierry-Georges
Mathieu, qui depuis plusieurs années accomplit, à
titre personnel, un travail remarquable sur la série
Keystone, était bien sûr présent à
Bologne pour la projection des films de cette série.
Aussi je lui laisse la parole, car en tant que chercheur spécialiste
de ces films-là, il peut affiner le point de vue quant
aux restaurations. D’ailleurs La Cinémathèque
de Bologne a fait référence à ses travaux,
que je qualifierai de pionniers. D’ailleurs je conseille
au lecteur de se reporter à son excellente revue Ars
Regula dont quinze numéro sont déjà parus
où il traite des différentes bobines qu’il
a retrouvées à travers le monde et qu’il
étudie. On peut également se reporter à
son site personnel sur la toile. Voici donc ci-dessous la
contribution que je lui ai demandée et qu’il
a eue la gentillesse de me communiquer.
« Quelques
quatre-vingt dix ans après la sortie des films Keystone
de Charles Chaplin, en 1914, le vaste programme de restaurations
entreprit en collaboration par le British Film Institute (London),
la Cineteca di Bologna (Bologne) et le Lobster Films (Paris)
s’impose comme incontournable et essentiel. La sauvegarde
des copies nitrates les plus anciennes et le tirage de nouveaux
négatifs devenaient indispensables quant on sait l’état
fragile de ces supports et leur inéluctable fin de
vie chimique. Leur inventaire et leur classification s’avéraient
aussi une démarche nécessaire et déterminante.
Le « Progetto Chaplin », au niveau de ces films
Keystone, va s’étaler sur plusieurs années
encore et représente déjà un travail
considérable. Chaque série de restaurations
présentée annuellement à Bologne lors
du festival « Cinema Ritrovato » (début
juillet) et à Londres à l’occasion de
« Times BFI London Film Festival » (en octobre)
représente un petit événement exceptionnel
en soi.
Cet ambitieux projet a non seulement pour but la restauration
des copies mais aussi la « reconstruction » des
films tels qu’à l’origine. Cela signifie
tout d’abord de refaire ces courts métrages dans
le pur style de l’époque, avec les habillages
Keystone de 1914, au niveau de tous les cartons (titres principaux,
intertitres, end). Et ensuite avec la version la plus complète
possible et le découpage le plus fidèle à
l’original.
Le critère majeur de départ fut de restaurer
ces films à partir de copies offrant leur plein cadre
image d’origine, en 35mm, ce qui exclut l’utilisation
de copies sonores (dont le cadre est réduit par la
bande son), des copies 16mm et autres formats réduits.
Cette restriction sévère a certes le bénéfice
de faire découvrir les œuvres dans leur format
original, mais aussi empêche de compléter les
films, demeurant incomplets, de scènes rares qui n’ont
subsisté que dans des formats sub-standards (par exemple
le final dans le lac de His Musical Career, ou bien le prologue
du petit-déjeuné dans Those Love Pangs, deux
scènes qui n’existent qu’en 16mm).
Outre le ratio
de 1 : 33 (copie muette), les autres critères de sélection
touchent ensuite aux autres caractéristiques de la
pellicule, à savoir la qualité de l’image
(selon la qualité des supports nitrate ou safety),
la présence des intertitres originaux, ou leur absence,
et la version du film, comprenant les scènes inédites
en vue d’obtenir des films enfin complets, et bien sûr
l’ordre des plans, sans oublier la couleur du support
(ici en N&B, bien que quelques-unes des premières
restaurations de 2003 furent basées sur des copies
teintées sépia).
Concernant les intertitres, en l’absence de toute copie
originale de 1914, hormis de fort rares versions « Paper-Print
» (copyright de Mack Sennett, d’ailleurs pas toujours
complètes comme le surprenant cas de Gentlemen of Nerve),
le travail de sélection se base sur les copies plus
tardives, voire des rééditions variées,
la connaissance des archives papiers des bureaux de censures,
et l’avis des experts « chapliniens » (avec
toujours des zones d’ombre et d’incertitude quant
au nombre réel de ces intertitres et à leur
texte exact), ce qui constitue une entreprise forcément
non définitive et éventuellement discutable
– mais néanmoins très méritoire.
Les films pour lesquels aucun intertitre n’est connu
sont, par conséquent, présentés sans
intertitres (comme Mabel’s Busy Day), peut-être
finalement comme à l’origine. Souvent ces intertitres
se référent aux copies de rééditions
les plus anciennes (notamment celles de W.H. Productions,
via Western Import), mais qui sont des cartons sur lesquels
les avis des experts divergent (c’est le cas sur Tango
Tangles et ses hypothétiques 16 intertitres).
Globalement, ces restaurations, bien qu’encore imparfaites
(mais sera-t-il un jour possible de faire parfait avec ces
Keystone de Chaplin ? ), avec des copies incomplètes,
des images de qualité parfois moyenne, ou des intertitres
incertains, constituent toutefois une démarche majeure
pour la reconnaissance de ces petits films longtemps considérés
comme très secondaires, mais pourtant capitaux pour
comprendre la genèse de « Charlot », pour
la conservation futures des œuvres, et la découverte
par le grand public de ces films si méconnus (en projection
aujourd’hui, en parution DVD au terme du projet). Ce
premier grand projet de restauration est pour l’heure
le meilleur travail jamais réalisé dans ce domaine.
Louons les volontés courageuses des initiateurs de
ce « Progetto Chaplin » et encourageons celles
et ceux qui, avec beaucoup d’enthousiasme et de compétence,
poursuivent ces restaurations dans les laboratoires du BFI,
de la Cineteca di Bologna, et du Lobster Films. Bravo."
Thierry G. MATHIEU
Mariange Lapeyssonnie (Ramozzi-Doreau)